A New York, épicentre de la pandémie, la pénurie de respirateurs artificiels menace. Depuis plusieurs jours, tant le maire, Bill de Blasio, que le gouverneur de l’Etat, Andrew Cuomo, multiplient les appels à l’aide pour en obtenir, alors que des médecins décrivent des scènes apocalyptiques dans les hôpitaux et que des camions frigorifiques servent de morgues ambulantes. Mais la concurrence est rude. D’autres Etats craignent d’en manquer. Et c’est désormais tout le pays qui se livre à une guerre des ventilators. Des gouverneurs exagèrent-ils les besoins alors que les cas de contamination continuent d’augmenter? D’autres cherchent-ils au contraire à cacher des stocks? Confusion et nervosité règnent.

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A New York, «il en faut au minimum 30 000»

Selon une étude de l’Université Johns Hopkins de 2018, les Etats-Unis devraient disposer d’au moins 742 500 appareils d’assistance respiratoire pour être capables de faire face à une grave pandémie comme la grippe espagnole de 1918. Or, il n’y en aurait que 160 000 dans le pays, dont 98 000 incomplets mais qui peuvent servir de base. Des stockages secrets? Il existe bien une réserve «stratégique», pour les situations d’urgence. Celle des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC). Mais elle ne concerne que 12 700 appareils, comme l’a encore confirmé tout récemment l’épidémiologiste Anthony Fauci, l’homme aux côtés de Donald Trump lors des points presse quotidiens de la Maison-Blanche. Et 4000 ont été envoyés à New York. Pour Andrew Cuomo, ce n’est guère suffisant. Le 26 mars encore, le gouverneur estimait qu’il lui en fallait «au minimum 30 000» pour faire face à la situation. Bill de Blasio juge de son côté qu’au niveau de la ville de New York, il en manque encore 400 rien que pour cette semaine.

Pour les Etats qui développent de nouveaux foyers de coronavirus, la crainte de voir New York rafler tout le stock de respirateurs grandit, même si Andrew Cuomo promet que son Etat les redistribuera quand les besoins diminueront. En attendant, c’est le système D qui prévaut à New York: des patients risquent de devoir se partager des respirateurs et d’autres appareils médicaux seront utilisés pour tenter de soulager des insuffisances respiratoires. Comme ceux utilisés pour les anesthésies. En Louisiane, le gouverneur John Bel Edwards vient d’annoncer que la Nouvelle-Orléans n’aura probablement plus de respirateur à partir du 2 avril. Dans ce contexte tendu, le coût des appareils grimpe aussi. Il est passé de 25 000 à parfois près de 45 000 dollars, dénonce Andrew Cuomo.

Mobilisation du secteur industriel privé

La structure fédéraliste du pays complique la situation. Washington a été appelée à l’aide, et pas uniquement pour le stock des CDC, qui comprend par ailleurs aussi des masques faciaux, des gants et d’autres fournitures médicales. Des gouverneurs, celui de New York en tête, ont sollicité les autorités fédérales, mais Donald Trump leur a d’abord suggéré de «se débrouiller eux-mêmes». Andrew Cuomo a vu rouge. «C’est vous qui devez faire quelque chose! Vous êtes censé être le président», lui a-t-il lâché sur Twitter. La gouverneure du Michigan, également démocrate, a aussi eu maille à partir avec le président. Elle a accusé Donald Trump d’avoir bloqué l’acheminement de matériel vers son Etat. Des gouverneurs républicains ont eu plus de chance, comme celui de Floride.

Ce n’est que tout récemment que le président a décidé d’actionner le Defense Production Act, une loi d’exception datant de la guerre de Corée (1950), qui lui permet de mobiliser le secteur industriel privé pour garantir la sécurité du pays. Trop tard? General Motors a été contraint d’en fabriquer, dans son usine de Kokomo (Indiana), qui produisait jusqu’ici des composants électroniques pour voitures. Mais les premiers respirateurs approuvés pourraient n’être disponibles que vers fin avril. Donc probablement après le pic de la pandémie. Le président rejette la faute sur General Motors et dénonce des négociations trop lentes. Il assure que 100 000 respirateurs pourront désormais être produits en cent jours. Parallèlement, le patron de Tesla, Elon Musk, se dit prêt à en fabriquer dans son usine désaffectée de Buffalo (New York). Il collabore avec Medtronic. Une usine Tesla en Californie en produira également. D’autres constructeurs automobiles seront mis à contribution.

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Pénurie de lits aussi

Obtenir davantage de respirateurs artificiels est une chose. Mais encore faut-il savoir les utiliser correctement. C’est ce que souligne, à la NBC, le Dr David Zaas, président du Duke Raleigh Hospital et professeur associé en médecine pulmonaire et soins intensifs: «Nous pourrions fabriquer 1 million de respirateurs, mais avons-nous ensuite suffisamment de spécialistes formés pour soigner les patients sous respirateur et suffisamment d’infirmières pour traiter les patients gravement malades?»

D’autres sources d’inquiétude existent. Les Etats-Unis ne comptent que 1 million de lits d’hôpitaux, soit 2,8 pour 1000 habitants. Un taux qui est par exemple de 4,5 pour la Suisse, de 4,3 pour la Chine et de 3,2 pour l’Italie, selon les données de l’OCDE. Dans l’immédiat, des mesures ont déjà été prises à New York: depuis lundi, l’USNS Comfort, un navire-hôpital militaire comprenant 1000 lits et 12 blocs opératoires, est amarré au Pier 88 de Manhattan, pour décharger les hôpitaux. D’autres lieux sont transformés en services d’urgences, comme le Javits Center, près de la Hudson River. Des tentes ont également été érigées en plein Central Park, pour environ 70 patients.