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Aux Etats-Unis, les icônes de #NeverAgain sont aussi des cibles

Emma Gonzalez, Cameron Kasky et David Hogg incarnent la nouvelle génération qui se bat pour un meilleur contrôle des armes aux Etats-Unis. Ces rescapés de la fusillade de Parkland subissent de violentes attaques

Cette fille-là a un sacré cran. Lors de la manifestation March For Our Lives, le 24 mars à Washington, Emma Gonzalez, 18 ans, a de nouveau frappé, avec ses minutes de silence. C’est grâce à sa force de caractère, à son franc-parler et à son goût de la provocation qu’elle est devenue l’icône des survivants de Parkland, le visage du changement. Son crâne rasé, ses tenues vestimentaires – le jeans qu’elle portait à Washington avait presque plus de trous que de bouts de tissus et paraissait comme déchiqueté par un pitbull – en font une parfaite petite révolutionnaire adulée par les médias. Et ça tombe bien: à défaut d’être une dure à cuire, elle a le cuir épais. Et elle en a bien besoin: elle subit de violentes attaques.

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Elle n’est pas la seule. Ses camarades Cameron Kasky et David Hogg font l’objet de pressions tout aussi fortes. Entourés d’un noyau dur de rescapés de la fusillade de Parkland, qui a fait 17 morts le 14 février dernier, ces jeunes auront besoin d’épaules solides pour mener leur combat à terme. Ils sont la cible régulière de thèses conspirationnistes émanant de groupes liés à l’extrême droite. Ils sont aussi attaqués par des pro-NRA, le puissant lobby des armes. Mais ils refusent de se laisser intimider. Déterminés, Emma Gonzalez, Cameron Kasky et David Hogg sont prêts à en découdre.

■ Emma Gonzales, la «traîtresse»

Pas plus tard que lundi, Jesse Hughes, le chanteur du groupe Eagles of Death Metal, qui jouait au Bataclan, à Paris, le soir des attentats du 13 novembre 2015, a accusé Emma Gonzalez et ses camarades de «trahison». Il les a traités de «communistes diaboliques». Ces rescapés de la tuerie de Floride se servent de la mort de leurs camarades et professeurs pour éviter d’aller en cours, accuse-t-il. Il a aussi posté une photo montrant la jeune Américano-Cubaine de 18 ans en train de déchirer la Constitution américaine. Une photo truquée.

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Emma Gonzalez a aussi eu droit à des remarques acerbes de la part de Leslie Gibson, un candidat républicain dans le Maine et membre de la NRA, qui l’a traitée de «skinhead lesbienne». Cela lui a valu d’être écarté de la course à l’élection. Le représentant républicain Steve King, lui, l’a attaquée parce qu’elle portait, à Washington, un écusson cubain sur sa veste. «Voilà à quoi vous ressemblez quand vous vous revendiquez d’un héritage cubain, mais ne parlez pas espagnol et ignorez que vos ancêtres ont fui l’île quand la dictature a transformé Cuba en prison, après avoir désarmé tous ses citoyens, les privant du droit à l’auto-défense», a-t-il écrit sur Facebook.

■ Cameron Kasky a dû quitter Facebook

Cameron Kasky, 17 ans, est un peu moins visible qu’Emma Gonzalez. C’est pourtant lui, le principal organisateur de #NeverAgain et de March For Our Lives. Passionné de théâtre, il sait faire le clown en classe. Mais depuis la tuerie, il parle aux médias de manière posée et cherche continuellement à recentrer le débat. «Non, nous ne sommes pas en train d’essayer de confisquer les armes de qui que ce soit!» a-t-il précisé sur Fox News.

Cette précision est importante. Lui et ses camarades ne demandent pas l’abrogation du deuxième amendement. Ils ne cherchent pas à briser la tradition qui veut que chaque Américain ait le droit de posséder une arme. D’ailleurs quand une journaliste de CBS, dans l’émission 60 Minutes, demande aux cinq rescapés de Parkland qui l’entourent qui a des armes à la maison, Cameron Kasky a levé la main. Lui et ses amis réclament par contre le relèvement de l’âge légal pour acheter une arme ainsi que l’interdiction de vendre des fusils d’assaut à des civils. Ils peuvent se targuer d’une première réussite, inattendue: l’Etat de Floride vient de faire passer un décret qui exige notamment d’avoir 21 ans pour s’acheter une arme à feu. Le même âge que pour s’acheter une bière.

Le 14 février, le jour du drame, Cameron Kasky venait de récupérer son petit frère, Holden, qui souffre d’autisme, dans une classe spécialisée. Ensemble, ils sont sortis de l’enceinte de l’école Marjory Stoneman Douglas, raconte-t-il dans une opinion rédigée pour CNN. Puis l’alerte incendie s’est déclenchée, et ils ont été sommés de retourner à l’intérieur. Changement de décor le 24 mars. Ce jour-là, à Washington, il est le premier à prendre la parole sur la grande scène installée à quelques encablures du Capitole. A peine lancé, son mouvement #NeverAgain a fait des émules. Il est parvenu à récolter plus de 4 millions de dollars à travers GoFundMe, un site de crowdfunding. Après le couple Clooney qui a offert 500 000 dollars, d’autres stars ont fait de même. Parmi elles, Oprah Winfrey ou Steven Spielberg. De quoi faire des jaloux.

Il a fallu professionnaliser le mouvement. Les jeunes sont désormais coachés par une agence de communication de Hollywood. Mais ils tiennent mordicus à rester entre eux et n’acceptent aucun soutien politique, de peur d’être instrumentalisés. Avant le 24 mars, Cameron Kasky s’était déjà illustré en s’en prenant frontalement, lors d’une grande soirée organisée par CNN, au sénateur républicain de Floride, Marco Rubio. Il a réussi à le mettre mal à l’aise. «Pouvez-vous nous dire maintenant que vous n’accepterez plus de dons de la NRA?» lui a-t-il asséné à plusieurs reprises.

Forcément, les pro-NRA n’ont pas apprécié. «Les milliardaires anti-armes et les élites de Hollywood manipulent et exploitent les enfants pour servir leur projet de destruction du deuxième amendement et pour nous priver de notre droit à nous défendre», dénonce le lobby sur Facebook. Mais l’écolier a eu droit à bien pire: il a reçu des menaces de mort. Il a fait l’object d’abjectes rumeurs et de théories complotistes prétendant qu’il n’était qu’un «crisis actor». Le 21 février, Cameron Kasky a annoncé, sur Twitter, vouloir se tenir momentanément à l’écart de Facebook, pour échapper aux attaques et aux trolls. «Parce qu’il n’y a pas de limite de caractères [sur Facebook, ndlr] et que les menaces de mort d’adeptes de la NRA y sont un peu plus graphiques que sur Twitter», explique-t-il. Son profil Facebook n’a toujours pas été réactivé.

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■ David Hogg a filmé le jour de la tuerie

Le troisième du trio, c’est David Hogg, 17 ans. Le jour de la fusillade, cet apprenti journaliste a filmé, en direct, des scènes de panique alors que ses camarades étaient terrés en classe. Pendant les longues minutes d’attente, il en a profité pour les interroger sur la législation sur les armes. Pugnace, il a dans les jours qui ont suivi la tuerie dénoncé toutes les entreprises qui collaborent avec la NRA. Comme Delta Airlines, qui a fini par renoncer aux rabais qu’elle accordait aux membres du lobby.

David Hogg a lui aussi été accusé d’être un «comédien professionnel», «manipulé par des milieux de gauche anti-armes». Une vidéo YouTube divulguant cette rumeur était apparue brièvement dans les vidéos les plus tendance du réseau avant d’être supprimée. Elle avait déjà été vue plus de 200 000 fois.

Jeudi, c’est Laura Ingraham, une éditorialiste ultra-conservatrice intervenant notamment sur Fox News, qui a dû s’excuser. Elle avait accusé David Hogg de «pleurnicher» après s’être vu refuser l’entrée de quatre universités. Elle n’avait pas mesuré le poids du garçon sur les réseaux sociaux: David Hogg a publié une liste d’une quinzaine de sponsors qui apparaissent dans son émission, et lancé une campagne de boycott. TripAdvisor fait partie des sociétés qui ont mordu à l’hameçon et décidé de ne plus y mettre de publicités. «Après réflexion, et dans l’esprit de la semaine sainte, je m’excuse pour toute peine ou blessure que mon tweet lui a causées, à lui ou à toute autre victime courageuse de Parkland», a fini par écrire Laura Ingraham.

Le père d’Emma Gonzalez est un avocat cubain spécialisé en cybersécurité qui a fui le régime de Fidel Castro en 1968. Celui de Cameron Kasky est un policier expert en médiations. David Hogg, lui, a un père qui était un agent du FBI. Ces seules filiations ont poussé leurs détracteurs à parler de manipulation. Tant qu’ils resteront sur le devant de la scène, les trois amis risquent bien d’être les proies de nouvelles attaques. Ils figurent avec deux autres rescapés de leur lycée, Alex Wind et Jaclyn, en une de l’édition d’avril du Time. Avec ce titre: ASSEZ.

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