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Aux Etats-Unis, l’éveil de la génération anti-armes

Jamais une mobilisation de cette ampleur, initiée par les écoliers rescapés de la fusillade de Parkland, n’a eu lieu après un tel drame. Le changement viendra de la société civile, pas du Congrès. Donald Trump, lui, propose à présent d’armer les professeurs

Et si on assistait à une nouvelle génération de Freedom Riders, ces militants des droits civiques qui, en 1961, avaient décidé de sillonner les Etats américains en transports publics, pour s’assurer de la bonne application d’un arrêt de la Cour suprême interdisant la ségrégation raciale dans les bus? Depuis la fusillade de Parkland qui a fait 17 morts dans une école de Floride, des jeunes semblent avoir pris le pouvoir. Du moins, sur le terrain de l’émotion. Ils manifestent, dénoncent les législations laxistes d’accès aux armes, expriment leur colère, squattent les plateaux de télévision. Et jurent que cette fusillade «sera la dernière». Jamais une mobilisation de cette ampleur n’avait eu lieu après un tel drame. Ces écoliers sont aujourd’hui soutenus par des célébrités. Quelque chose est en train de se passer en Amérique.

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Amélioration cosmétique

Bien sûr, dans un pays où le droit de posséder une arme est sacro-saint, garanti par le deuxième amendement de la Constitution, il serait naïf de penser que le Congrès bougera. La puissante NRA, le lobby pro-armes, a injecté des millions de dollars dans les campagnes de nombreux élus, républicains et démocrates, et l’idée de s’armer pour se protéger reste un principe profondément ancré, presque indéboulonnable, dans l’esprit des Américains.

Bien sûr, le petit pas que vient de faire Donald Trump n’est pour l’instant que cosmétique. Sous pression, il s’est dit prêt, mardi, à interdire les bump stocks, ces crosses amovibles qui permettent de transformer des armes légales en fusils automatiques. L’auteur du carnage de Las Vegas – 58 morts – en avait fait usage en octobre. Cela lui avait permis de tirer à une cadence allant jusqu’à neuf balles par seconde. Avec cette annonce, Donald Trump ne prend pas de risque: même la NRA n’y est pas frontalement opposée. Le président s’est également positionné en faveur d’un contrôle accru des antécédents des futurs acheteurs d’armes. Mais preuve qu’il y a encore du chemin à faire, les élus de la Chambre des représentants de Floride viennent de rejeter une proposition visant à interdire les fusils d’assaut et les chargeurs à grande capacité.

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Le couple Clooney se mobilise

Le changement n’émergera pas du Congrès et des élites politiques. Mais c’est bien la société civile qui peut faire la différence. Comme cela a été le cas avec les mouvements civiques dans les années 1960 ou, plus tard, pour mettre fin à la guerre du Vietnam. Des personnalités se rallient désormais aux écoliers en colère. L’acteur George Clooney et son épouse Amal viennent d’annoncer qu’ils soutenaient le mouvement avec 500 000 dollars, alors qu’une grande manifestation nationale, la «Marche pour nos vies», est prévue le 24 mars pour exiger un durcissement de la législation sur les armes. Dans la foulée, l’animatrice Oprah Winfrey a promis le même montant.

Idem pour le réalisateur Steven Spielberg, la comédienne Kate Capshaw ou encore le producteur Jeffrey Katzenberg. Leonardo DiCaprio s’est également manifesté. Sur Instagram, il a posté une citation de la nouvelle égérie du mouvement anti-armes, Emma Gonzalez: «Les gens qui siègent au gouvernement doivent comprendre qu’ils ne sont pas censés écouter la NRA sur la volonté de nous protéger mais qu’ils doivent être à l’écoute des gens qui sont dans la douleur.»

Autre signe de changement: selon un sondage du Washington Post et ABC, plus de six Américains sur dix estiment désormais que la Maison-Blanche et le Congrès n’agissent pas assez pour éviter des tueries de masse. Et puis, en plus de #NeverAgain, il y a le mouvement #onelessgun qui prend forme: des Américains se filment en train de détruire leur(s) arme(s).

Nouvelle idée, armer les enseignants

Un simple feu de paille nourri à l’émotionnel bientôt relégué au registre des souvenirs? La mobilisation s’est poursuivie mercredi. Donald Trump a reçu des élèves et affronté des familles de victimes en colère. C’est là qu’il a une nouvelle fois évoqué l’idée d’armer une partie du corps enseignant, montrant clairement son soutien à la tradition de s’armer pour se protéger. Des lycéens de Parkland, déterminés à dénoncer l’inaction politique, ont, dans la soirée, rencontré des élus et représentants de la NRA lors d’un débat sur CNN, lui aussi empreint d’émotion. Sept mille personnes étaient dans le public. Donald Trump et le gouverneur de Floride, Rick Scott, ont décliné l’invitation. Marco Rubio était le seul républicain, parmi les trois élus présents, à être confronté aux questions des rescapés. Il a notamment clairement dit qu’il était opposé à l’idée d’armer les professeurs.

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Jusqu’ici le débat national sur les armes semblait figé, sclérosé. A chaque fusillade, le même scénario: de la colère, de l’émotion, des propositions de renforcement de lois, et puis le soufflé qui retombe. Mais la dernière, qui n’était pourtant pas la plus meurtrière, semble cette fois avoir éveillé une prise de conscience nouvelle. Cette mobilisation fait d’ailleurs peur aux pro-armes: déjà des théories du complot émergent. Des écoliers, à l’instar de David Hogg, fils d’un ex-agent du FBI, sont accusés d’être des «comédiens», manipulés par des groupes anti-armes. Même Donald Trump Jr. s’est joint aux conspirationnistes en likant un de leurs tweets.

Le combat s’annonce donc dur. Mais il est particulièrement intéressant de constater que les rescapés de la fusillade recourent aux mêmes méthodes que Donald Trump: une communication directe, sans tabou, sans filtre. Avec des mots crus. Une colère qui vient des tripes. Et qui pourrait, elle, se révéler efficace.

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