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Cody Wilson à Austin, Texas, mai 2015.
© ILANA PANICH-LINSMAN/NYT/Redux/laif

Fusils

Aux Etats-Unis, la menace invisible des armes faites maison

Imprimantes 3D et meules automatisées permettent d’assembler des armes «fantômes» à la maison, sans numéro de série. Derrière ce business, le crypto-anarchiste Cody Wilson, qui a pour objectif de rendre les armes à feu accessibles à tous

Nikolas Cruz a abattu 17 personnes dans l’école de Parkland, en Floride, avec un fusil semi-automatique AR-15 qu’il avait acheté légalement l’an dernier, alors même que de sérieux indices laissaient entrevoir ses funestes intentions. A chaque fusillade, le débat sur le contrôle des armes reprend, cette fois amplifié par une forte mobilisation des jeunes. Donald Trump vient de déclencher une nouvelle polémique en proposant d’armer les professeurs. Pendant ce temps, il y a un business que l’on a un peu tendance à oublier. Il est pourtant florissant. C’est celui des «armes fantômes», ces armes qui peuvent être assemblées tranquillement à la maison, en toute légalité, et qui demeurent intraçables.

Lire aussi: Aux Etats-Unis, l’éveil de la génération anti-armes

Une arme en plastique qui explose

Les «armes fantômes»? Cody Wilson, un crypto-anarchiste de 30 ans, en est devenu un spécialiste. Il a fondé Defense Distributed, avec un comparse, Ben Denio, en été 2012, à Little Rock (Arkansas), une organisation qui propose la fabrication d’armes à feu en open source. Son mantra? Pour que le peuple puisse faire la révolution, il doit pouvoir s’armer.

Le nom de Cody Wilson est surtout associé au projet Wiki Weapon et à The Liberator, le premier pistolet fabriqué grâce à une imprimante 3D, capable de tirer une dizaine de balles jusqu’à ce qu’il explose. Une arme fantôme, sans aucun numéro de série et qui de surcroît, parce qu’elle est en plastique, passe sans aucun problème à travers les détecteurs de métaux. Glaçant. L'anarchiste est parvenu à fabriquer son prototype quelques semaines seulement après la fusillade de Sandy Hook, qui avait fait 28 morts, en décembre 2012.

Cody Wilson a immédiatement partagé sur Internet, en open source, toutes les informations permettant de fabriquer les 16 pièces du Liberator. A peine en ligne, son fichier a été téléchargé plus de 100 000 fois en 48 heures, à travers le monde entier. Mais Cody Wilson a été freiné dans ses ardeurs par l’intervention du Secrétariat d’Etat, trois jours après avoir partagé son code: il a été sommé de retirer son fichier. Motif: si fabriquer une arme chez soi est légal aux Etats-Unis, les instructions pour inciter à le faire peuvent violer des réglementations d’exportations d’armes. Le mal était déjà fait: ces fichiers sont restés consultables sur des sites illégaux de téléchargement.

Notre éditorial après Parkland: Une blessure profonde, une coupable hypocrisie

Action en justice contre le Secrétariat d’Etat

Cody Wilson est habitué à affronter de la résistance. Un politicien californien, le démocrate Kevin De Leon, mène une fronde contre les «armes fantômes», qu’il a réussi à faire interdire dans son Etat, mais pas au niveau fédéral. A l’époque, le CEO de Google avait aussi dit son inquiétude de l’émergence de ces imprimantes 3D capables de fabriquer des armes et Fedex avait au départ refusé de les livrer. Les fabricants des imprimantes utilisées par le crypto-anarchiste sont même venus les lui confisquer. Mais Cody Wilson adore défier les autorités et profiter des zones grises pour rendre les armes accessibles à tous. En mai 2015, il a été jusqu’à mener une action en justice contre le Secrétariat d’Etat pour censure, dossier désormais pendant devant la Cour suprême. Il estime que l’intervention du département viole notamment le deuxième amendement de la Constitution, qui garantit le droit de posséder une arme.

En 2012 déjà, le magazine Wired considérait Cody Wilson comme l’une des 15 personnes les plus dangereuses du monde sur Internet. Depuis, le jeune homme a grimpé dans le classement. En 2014, il a inventé le Ghost Gunner, une machine qui permet de fabriquer des armes grâce à une petite meule pilotée par un ordinateur. Il ne cesse depuis de la perfectionner. Elle permet de confectionner des AR-15 en aluminium. Depuis octobre 2017, il a ajouté à sa panoplie des Glocks et des Colt M1911. Ghost Gunner 2, qui ressemble à un four à micro-ondes, peut être achetée pour 1675 dollars.

«C’est ridiculement facile»

Sa machine dernier cri n’a plus rien à voir, sur le plan technologique, avec l’imprimante 3D qui ne favorisait que la fabrication d’armes éphémères, en plastique et de mauvaise qualité. Ghost Gunner 2 permet de confectionner, en environ une heure, le boîtier ou la «partie basse» d’une arme à feu, seule partie qui nécessite un enregistrement en bonne et due forme et un contrôle des antécédents. La subtilité est la suivante: Ghost Gunner travaille à partir de pièces non finies, généralement achevées à 80%, que l’on peut acheter pour environ 70 dollars sans devoir montrer patte blanche. La machine s’attaque au morceau d’aluminium en créant de nouvelles cavités, pour le rendre compatible avec les autres éléments de l’arme. Il suffit ensuite d’acheter sur Internet les autres composants – canon, crosse, chargeur, etc. –, tous accessibles sans la moindre inscription à un registre, et assembler le tout pour posséder une arme intraçable à la maison.

Officiellement, sans numéro de série, l’arme en question n’existe pas. La machine de Cody Wilson peut donc faciliter la tâche à des personnes qui ont l’interdiction d’en acquérir, comme par exemple des mineurs, des personnes souffrant de graves troubles mentaux ou des individus qui ont un casier judiciaire bien rempli. S’il est illégal de vendre des armes non traçables prêtes à l’emploi, Cody Wilson, qui se fait plus discret depuis la fusillade de Parkland, se défend en rappelant qu’il ne fait que vendre des machines qui permettent d’en fabriquer, raison pour laquelle il échappe à la justice. Il assure également ne pas les vendre à n’importe qui: les étrangers, par exemple, ne peuvent pas en acquérir. Du moins, pas sans intermédiaire.

Un journaliste a fait le test

Un journaliste de Wired, Andy Greenberg, a tenté de confectionner un AR-15 avec un Ghost Gunner. Il en a fait une petite vidéo. Son verdict: c’est extrêmement facile, puisque la machine travaille toute seule, pilotée par un ordinateur. Il est par contre bien plus difficile pour l’heure de savoir combien de ces armes fantômes ont tué. Un cas relativement récent a été recensé: en novembre 2017, Kevin Neal, 44 ans, un homme souffrant de troubles mentaux, a tué cinq personnes en Caroline du Nord avec des armes fabriquées à la maison.

Début 2017, Cody Wilson, qui n’en est plus à une provocation près, a mis sur pied un site de crowdfunding, Hatreon, qui accueille notamment des suprémacistes blancs expulsés d’autres plateformes, dont le néonazi Richard Spencer, icône de l’ultradroite américaine. Il assure n’avoir aucune affinité avec l’extrême droite, et n’être qu’un fervent défenseur de la liberté d’expression. Mais c’est bien sur le marché des armes que cet ex-étudiant en droit se concentre. Defense Distributed compte aujourd’hui une quinzaine d’employés, tous de jeunes geeks comme lui. En 2017, Wired considérait toujours Cody Wilson comme l’un des dix personnages les plus dangereux actifs sur Internet. Donald Trump y figure aussi.


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