Shutdown, actes II et III. Lundi matin, des centaines de milliers d’employés fédéraux, au chômage technique, ont été contraints de rester chez eux. Mais le psychodrame n’a duré que quelques heures: alors que les tractations serrées du week-end n’avaient débouché sur rien, sénateurs démocrates et républicains ne parvenant pas à s’entendre sur un compromis budgétaire pour financer l’Etat fédéral, une proposition adoptée vers midi à Washington a changé la donne. Les sénateurs démocrates ont fini par accepter un budget provisoire, qui sera valable jusqu’au 8 février.

Dans la foulée, le président américain, Donald Trump, a promulgué le texte. «Je suis content que les démocrates aient décidé de se montrer raisonnables», s’est-il félicité dans un bref communiqué lu par sa porte-parole, Sarah Sanders. Conséquence directe de cette sortie de crise: l’occupant de la Maison-Blanche participera bien en fin de semaine au Forum économique de Davos, en Suisse. Un an presque jour pour jour après son arrivé au pouvoir, il aura l’occasion d’y livrer vendredi sa vision de «l’Amérique d’abord» devant un parterre de chefs d’Etat, dirigeants d’entreprise et stars d’horizons divers.

Vous prendrez bien un petit «Orange Toddler»?

Les Américains ont subi les effets de cette paralysie partielle de l’administration fédérale depuis vendredi minuit. Pendant que la Maison-Blanche diffusait des photos de Donald Trump avec une casquette «Make America Great Again» dans le Bureau ovale, un téléphone à l’oreille, en train de marcher dans un couloir ou de parler à son équipe pour prouver qu’il travaillait, des commerçants ont décidé de profiter, et faire profiter, du shutdown à leur manière.

A Washington, le bar Capitol Lounge a ainsi réadapté sa carte de cocktails «spécial shutdown». Il propose «C’Mon Chuck», «Have You Ever Met a Haitian?» ou encore «Pornstar Punch». Les employés fédéraux n’avaient à débourser que 5 dollars. Même idée à Roofers Union, là aussi avec des noms de boissons qui font tous allusion à Donald Trump. Il y a le choix entre «Trumpty Dumpty Sat On a Wall», un cocktail, avec, forcément, une bonne dose de mescal (un alcool mexicain), ou un mélange gin-carotte, «Orange Toddler» (bambin orange). Et même pas besoin d’exhiber sa carte gouvernementale pour profiter de bons prix.

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Lundi matin au réveil, les employés concernés restaient dans l’incertitude quant à la durée de leur inactivité, les yeux rivés sur les tractations houleuses au Congrès. Lors du précédent shutdown de 2013, qui avait duré seize jours, près de 850 000 employés fédéraux considérés comme «non essentiels» au fonctionnement de l’administration avaient été du jour au lendemain déclarés persona non grata. Rebelote en janvier 2018. Depuis vendredi minuit, tous les secteurs étaient touchés, mais à des degrés différents. Dès samedi matin, le Pentagone a fait savoir que le 1,4 million de soldats en mission en Afghanistan, en Irak ou en Syrie ne restaient pas les bras ballants, même s’ils n’étaient plus payés.

80% d’absents au Ministère de l’intérieur

Les administrations chargées de la sécurité du pays ont continué à fonctionner quasi normalement. Au Département de la justice, 95 100 employés sur 114 600 travaillaient (83%). Ces chiffres sont de 209 800 sur 241 000 au Ministère de la sécurité intérieure (87%). Au Département de l’éducation par contre, 95% des employés ont appris qu’ils devaient rester chez eux (3700 sur 3900). Ils étaient également 95% au sein de l’Agence de protection de l’environnement (13 700 sur 14 000) et 80% au Département de l’intérieur (56 600 sur 70 400). A Washington, tout fonctionnait au ralenti pendant que le chaos régnait à la Maison-Blanche et au Congrès.

Samedi et dimanche, même la Statue de la Liberté a été mise au vert. Mais lundi les touristes pouvaient de nouveau la visiter, malgré la cacophonie ambiante: le gouverneur de New York a assuré que son Etat payerait les employés fédéraux, ne voulant pas que ce symbole d’une Amérique ouverte aux migrants soit en berne. Car le point de crispation principal entre sénateurs tourne bien autour de l’immigration et des «Dreamers» en particulier. Donald Trump a abrogé en septembre le programme DACA, qui permettait de facto à près de 700 000 clandestins arrivés mineurs aux Etats-Unis de pouvoir y résider et y travailler légalement.

Une solution rapide pour les «Dreamers»

Les démocrates, minoritaires dans les deux Chambres du Congrès, se sont fait un point d’honneur de ne pas céder sur ce point. Le blocage et la position intransigeante des partis s’expliquent par la perspective des élections législatives de mi-mandat en novembre. Agacé, Donald Trump, qui a fêté sa première année au pouvoir dans les pires des circonstances, a accusé les démocrates d’être les seuls responsables du shutdown. Ces derniers lui rétorquent en parlant de «Trump shutdown».

Le chef de file des démocrates au Sénat, Chuck Schumer, n’a pas manqué de rappeler que cette paralysie des services fédéraux est intervenue alors que les républicains sont majoritaires à la Maison-Blanche, à la Chambre des représentants et au Sénat. «Les républicains n’ont jamais pu avoir une idée claire de ce que leur président voulait», a-t-il fustigé, en rappelant que Donald Trump a donné des signaux contradictoires à propos de DACA.

En acceptant finalement un budget provisoire lundi, les démocrates ont mis de l’eau dans leur vin. La Maison-Blanche avait fait savoir que la question de l’immigration ne serait négociée qu’une fois un budget temporaire adopté. Désormais, Chuck Schumer et les siens, qui ont renoncé aux garanties qu’ils exigeaient, veilleront à ce qu’une solution soit rapidement trouvée pour que les «Dreamers» ne soient pas expulsés. Cela fait partie du deal passé avec les républicains. Donald Trump, lui, respire un peu: il pourra se rendre au Forum économique mondial de Davos, comme prévu.