«Vous devez savoir que pendant que vous prenez votre bain de soleil sur une plage de rêve, des prisonniers peuvent rester des jours et des nuits entières attachés à leur chaise sur une autre plage de l'archipel.» Les mauvais traitements et la torture, Ibrahim Lutfy sait ce que c'est. A 40 ans, ce petit homme à la fine moustache a été incarcéré dix fois dans les geôles du président Maumoon Abdul Gayoom, qui règne sans partage sur les Maldives depuis vingt-six ans. La dernière fois, il a failli y laisser sa peau. Condamné à la perpétuité pour haute trahison – il avait osé critiquer une fois encore le régime dans son bulletin d'information électronique Sandhaanu (le trône) –, Ibrahim Lutfy n'a eu la vie sauve que grâce à un incroyable concours de circonstances.

Très amoché après avoir été enchaîné les bras au-dessus de la tête pendant onze jours, il risquait de perdre la vue. Craignant pour son image de paradis pour touristes (quelque 600 000 par an, dont de nombreux Suisses), le régime fut d'accord de l'envoyer au Sri Lanka pour s'y faire soigner les yeux. Grâce à des amis, le journaliste internaute réussit à fausser compagnie à ses gardiens. Finalement, après des mois de tractations et l'intervention du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) et de la Suisse, Ibrahim s'est vu offrir l'asile politique en Suisse, où il est arrivé le 13 octobre 2003.

Cyberdissidente

Mardi à Genève, Ibrahim Lutfy était l'hôte du Club suisse de la presse aux côtés de ses amis de Reporters sans frontières (RSF). A l'occasion de la 15e Journée de soutien aux journalistes emprisonnés qui se déroule ce mercredi dans le monde, le cyberjournaliste exilé a plaidé la cause de celle qui fut son assistante, Fathimath Nisreen. Agée de 22 ans, la cyberdissidente a été condamnée en 2002 à dix ans de prison ferme pour avoir exprimé son «mécontentement à l'encontre de la politique du gouvernement» et avoir soutenu les auteurs des articles de la revue en ligne Sandhaanu. En 2003, sa peine a été transformée en cinq ans de «bannissement» sur une des 1190 îles de l'archipel.

Rappelant que RSF réclame la «libération pure et simple de Fathimath Nisreen et de trois autres cyberdissidents toujours aux mains du régime», le président de RSF-Suisse, Gérald Sapey, a rappelé que 128 journalistes sont actuellement emprisonnés dans le monde pour avoir fait leur métier dont 27 en Chine et 26 à Cuba; que 45 journalistes et 14 collaborateurs des médias ont perdu la vie depuis le début de l'année; que 46 journalistes et collaborateurs des médias ont été tués depuis le début du conflit en Irak, en mars 2003. Enfin, il a annoncé que le nouvel album de photographies de RSF (*) sera mis en vente aujourd'hui.

* Pour la liberté de la Presse, Jean Dieuzade, RSF, novembre 2004, 152 pages.