Récit

Aux portes de Madrid, le mausolée de la honte

Les restes du général Franco devraient bientôt être exhumés. Visite de son tombeau, aux côtés de deux opposants au franquisme, restés républicains

Elle avait prévenu: elle préférerait «qu’on lui coupe les jambes», plutôt que d’aller là-haut. Mais elle s’y est finalement résolue. Pilar Nogueras fera partie de la petite expédition organisée par Le Temps pour se rendre au Valle de los Caidos, cette vallée des morts où est enterré le dictateur espagnol Francisco Franco. Sa dépouille ne devrait plus y rester très longtemps: plus de quarante ans après la mort du Caudillo, le gouvernement socialiste actuel a décrété son exhumation prochaine.

C’est un autre membre de l’équipée, Luis Suarez, qui a choisi le lieu de rencontre pour le départ. Ambiance: rendez-vous devant le quartier général de l’armée de l’air, en plein centre de Madrid, pas loin de l’Arc de la Victoire, ce monument érigé à la gloire du dictateur de son vivant, et toujours sur pied. La participation de Luis Suarez n’a pas été beaucoup plus simple à obtenir: l’homme a passé plusieurs années en prison et a subi la torture dans les années 70.

La plainte qu’il a déposée l’année dernière – et qui est toujours en cours – a fait beaucoup de bruit en Espagne. Surnommé «Billy the Kid» pour ses méthodes expéditives, son tortionnaire est en pleine forme à Madrid. Il y a quelques années, il y courait encore des marathons. Il n’a jamais été inquiété par la justice après le retour de la démocratie.

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Luis Suarez, qui a enseigné l’architecture à l’université, a l’humour mordant. «Retraité, handicapé?» demande le garde à l’entrée pour accorder d’éventuelles réductions de tarif. «Oui, tout cela à la fois, et en plus un peu fou, et aussi rouge. Ça mérite un rabais, non?» répond-il en référence à son passé communiste qui lui a valu la torture.

Chemin de croix

Depuis la grille, il reste encore six kilomètres de route dans cette magnifique forêt de pins avant de rejoindre la gigantesque croix de béton de 150 mètres de haut, et surtout, tout ce qu’elle recouvre. A l’origine, le Caudillo voulait faire de ce dernier tronçon une sorte de chemin de croix, parsemé de plusieurs stations destinées à se recueillir. Des traces de ce projet existent, sous forme de colonnes grecques aux abords de la route. Mais, tout à la construction de la crypte, le projet fut finalement abandonné.

La croix est visible de très loin, pratiquement de Madrid, distante pourtant de 50 kilomètres. C’est en l’apercevant que Pilar, pourtant une bavarde, était sortie une première fois de son silence: «Cette croix catholique a été, dès le départ, une manière d’humilier les vaincus. C’est comme un énorme pieu planté en pleine poitrine des républicains.»

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Luis Suarez a beaucoup étudié ce Valle de los Caidos. Chez lui, c’est rempli de dossiers, de photos, de documents de cette époque. Un chemin de croix de six kilomètres n’y suffit pas: «Après la guerre, raconte-t-il, l’Espagne a été reconstruite grâce aux prisonniers politiques. Ce n’est pas seulement vrai pour ce mausolée absurde, mais aussi pour les routes, les bâtiments ou les canaux construits en Andalousie.»

A l’époque, les détenus étaient payés 2 pesetas par semaine. Autant dire rien. Sur la montagne, autour du chantier qui battait son plein, une multitude de petits taudis avaient fait leur apparition: c’était les familles des prisonniers qui tentaient de se rapprocher d’eux, mais aussi de leur préparer à manger, pour éviter qu’ils ne meurent de faim.

On estime que 20 000 «vaincus» ont ainsi été mis à contribution pendant les deux décennies nécessaires aux travaux. L’Etat franquiste avait conclu des accords avec quelques entreprises de construction affiliées au régime. Celles-ci versaient les salaires directement à l’Etat, qui en gardait la plus grande partie. Ce n’était rien d’autre que de l’esclavagisme. Ces entreprises restent aujourd’hui encore parmi les plus importantes du pays.

«Cette œuvre, c’est un caprice personnel de Franco», rappelle Luis Suarez. Le dictateur se rendait d’ailleurs souvent sur les lieux, se mêlant aux contremaîtres et aux ingénieurs pour donner son avis sur l’avancement des travaux. Plus d’une fois, dit la fable, il a lui-même failli être emporté par les explosions qui grignotaient la montagne au-dessous de la croix, afin d’y creuser une cathédrale souterraine.

Visages violacés

C’est là que Pilar Nogueras entre de nouveau en scène. Son père – «un républicain de toujours» – était tailleur de pierres. Il n’a pas travaillé au Valle de los Caidos, mais sur d’autres chantiers de la dictature. Dans les années 1960, il trouve un emploi en Suisse, à Soleure. On lui découvre rapidement une silicose, cette maladie pulmonaire provoquée par l’inhalation de poussières, typique des mineurs et des travailleurs de chantier. Bataille d’experts: la maladie a été contractée en Espagne, la Suisse refuse de payer les soins. Le père de Pilar est envoyé dans un sanatorium dans la montagne, à quelques kilomètres de la croix sous laquelle le dictateur n’allait pas tarder à être enseveli.

Les visites au sanatorium sont restées gravées dans l’esprit de la jeune Pilar de l’époque. Certains des ouvriers du chantier y étaient aussi soignés. «Je ne pourrai jamais oublier le bruit des toux rauques qui emplissait les salles; et sur les lits alignés, les visages violacés de ceux qui n’arrivaient pas à respirer.»

Voiture à peine garée à l’ombre d’un pin, la visite commence mal. Une famille habillée comme pour célébrer un mariage exhibe le drapeau franquiste orné de l’aigle impérial. Entre deux photos, l’homme fanfaronne: il est «même allé en Catalogne» avec sa voiture couverte d’emblèmes franquistes, et de cette maxime qui résumait l’Espagne rêvée par la dictature: «Une, grande, libre».

On jurerait que Pilar et Luis vont faire demi-tour aussi sec. L’ancien opposant maugrée quelques mots, mais il se ressaisit: «Tout cela, c’est le prix à payer d’une transition démocratique qui n’a pas voulu provoquer de rupture et s’opposer aux résidus du franquisme.» Signée en 1977, une loi d’amnistie – dite aussi «le pacte de l’oubli» – a voulu tirer un trait sur tous les crimes du passé. «C’était une attitude lâche et défaitiste», enchaîne Luis Suarez.

L’exhibition d’emblèmes franquistes n’est pas interdite pour autant qu’elle ne se produise pas dans un cadre officiel. De la même manière, les victimes du franquisme n’ont obtenu aucune réparation et ne sont pas même identifiées. Plus de 100 000 d’entre elles restent encore enterrées dans des fosses communes ou aux abords des routes. Il n’y a guère que le Cambodge de Pol Pot à compter, officiellement, davantage de personnes disparues.

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Il a fallu attendre 2007 pour que soit votée une loi sur la «mémoire historique», puis dix ans supplémentaires, et le retour des socialistes, pour que les choses avancent de nouveau. Cette fois de manière tonitruante: par l’exhumation de la dépouille du Caudillo, mille fois évoquée mais jamais réalisée.

Adoucir l'image

La crypte s’étire sous la roche sur plus de 250 mètres. Pilar Nogueras en tremble: de chaque côté, invisibles derrière huit petites chapelles de part et d’autre du tunnel, ont été déposés les restes de quelque 34 000 personnes, 33 872 selon le chiffre officiel. A l’origine, seules les victimes du camp des vainqueurs devaient avoir droit à cet honneur et être ensevelies sur les lieux de mémoire «de notre glorieuse croisade», selon les termes mêmes du décret signé en 1940 par Franco.

Mais les temps changeaient autour du «généralissime». Ses alliés fascistes allemand et italien allaient perdre la guerre, une certaine ouverture envers les Etats-Unis et l’Europe allait s’imposer pour garantir la survie de la dictature. Il fallait adoucir l’image. Au monument érigé à la gloire du fascisme et du national-catholicisme, on tente alors, sans tromper personne, de donner une tout autre signification: celle d’un édifice prônant «le sens de l’unité et de la fraternité entre tous les Espagnols».

Un non-sens? Qu’à cela ne tienne: on allait «remplir de républicains» le mausolée. Sans aucune cérémonie, sans même prévenir les familles, on en a déterré des milliers en secret, souvent entassés dans des fosses communes, qu’on a jetés pêle-mêle dans les caveaux de la basilique. Selon les experts, l’humidité et le manque d’attention prêtée aux corps rendraient aujourd’hui pratiquement impossible leur identification. Républicains ou franquistes, miliciens ou soldats, prisonniers politiques ou exécutés, tous sont entremêlés. Avec cette ultime injure pour certains, gravée dans la pierre, au-dessous de l’énorme croix: Caidos por Dios y por España (tombés pour Dieu et pour l’Espagne).

L'heure de la messe

Au bout du tunnel, sacralisée par le Vatican en 1960, la basilique elle-même et, devant l’autel, la tombe de Franco recouverte d’une dalle de 1500 kilos. Le dictateur n’avait pas prévu d’être enterré ici. Ce sont les survivants de son régime, avec l’accord du roi, qui s’employèrent à en faire son tombeau. Mais impossible de s’approcher davantage. C’est l’heure de la messe quotidienne, et rien n’y fait. Sans doute trop de mimiques involontaires: la dame à l’entrée ne croit pas une seconde que notre attelage vient prier sur le sort du dictateur. Gentiment mais fermement éconduite, Pilar pousse un «ouf» de soulagement: «M’approcher encore plus, ç’aurait été au-dessus de mes forces.»

Que faire aujourd’hui de ce mausolée pharaonique, même débarrassé des restes de Franco? Cette semaine, le premier ministre socialiste Pedro Sanchez a estimé qu’il serait vain d’essayer de le convertir en un lieu dédié à la «réconciliation», comme certains s’en faisaient encore l’illusion. Sur le trajet du retour, la conversation est animée. Luis Suarez, redevenu architecte: «Il faut le conserver en l’état. Quoi que l’on fasse, il sera impossible de donner à cet ensemble une autre signification que celle pour laquelle il a été conçu. Mais il faut le garnir de panneaux explicatifs qui disent les intentions, qui racontent ce qui s’est passé, qui disent la vérité.»

Quant à Pilar Nogueras, elle reprend à peine son souffle. «Cet endroit m’horrifie. Je sais que ce n’est pas la bonne solution, mais si ça ne tenait qu’à moi, je le détruirais. Jusqu’à la dernière pierre.»

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