«Vous venez à la mauvaise heure: tout le monde est trop occupé pour parler maintenant.» La journée est chargée, en effet: entre les parties de tennis, les parcours de golf, les leçons de danse et de natation, les habitants de The Villages ne savent plus où donner de la tête. «Revenez ce soir à l’heure du concert, on pourra discuter devant une bière.» Certains l’appellent «la Grande Bulle». Pour d’autres, The Villages est simplement un avant-goût du paradis. Ici, sur des dizaines de kilomètres carrés autrefois dévolus aux pâturages et à la culture des pastèques, vit une communauté de dizaines de milliers de personnes, répartie en «villages» construits de toutes pièces, au profil très particulier. «Il y a trois règles principales, résume Bob, qui a tout de même trouvé un moment pour parler, bronzé et transpirant après son match de tennis: «D’abord, il est interdit de nourrir les alligators dans le lac. Ensuite, il faut avoir plus de 55 ans. Enfin, les enfants de moins de 19 ans peuvent venir en visite mais pas résider avec leurs parents.» Bob Mason, qui vit ici depuis sept ans après avoir fait fortune dans le textile à New York, aurait pu ajouter ce qui a presque valeur de règle implicite: ici, il vaut mieux voter républicain.

L’affaire, en réalité, a toujours été entendue. Ces «villageois» venus des quatre coins des Etats-Unis entendent jouir des résultats de décennies de labeur qui leur ont plutôt bien réussi. Aux voiturettes de golf, parfois ultra-chics, qui quadrillent les routes impeccables, s’ajoutent aussi quelques Corvette et Porsche rutilantes, conduites par des play-boys aux cheveux blancs. Dans les magasins qui entourent la grande place où se tiennent les concerts rock tous les soirs, un magasin de Harley-Davidson attend les visiteurs. Bob lui-même avoue sans tarder ses préférences pour les républicains, «les seuls qui comprennent le business». Il se tient constamment informé: «C’est la Libye qui va finir de couler Barack Obama», prédit-il, en faisant référence à l’attaque islamiste qui a coûté la vie à l’ambassadeur américain, le 11 septembre dernier. «Al-Qaida reste la vraie menace, ajoute-t-il en entrant dans sa voiturette ornée d’une bannière appelant à voter Romney. Mais les démocrates font semblant de ne pas le savoir.»

Pourtant, même dans cette grosse bulle luxueuse plantée au milieu de la Floride, d’autres facteurs sont venus menacer les républicains. «Ne vous fiez pas aux apparences, conseille Patricia Beduch. Ici aussi, certains peinent.» Quelque 1500 propriétaires au­raient perdu leur maison à cause de la crise des «subprime». «Mais surtout, les gens commencent à être inquiets pour les retraites. Ils ne font pas confiance aux républicains pour l’avenir de Medicare [l’assurance maladie nationale pour les retraités, ndlr].» Patricia Beduch tient un stand à l’entrée d’un supermarché, où elle propose précisément des suppléments d’assurance privés. Pendant longtemps, elle a travaillé «de l’autre côté», recevant les demandes d’indemnisation des assurés et voyant tous les obstacles mis par les assurances pour les rembourser. «Passé le cap des 50 ans, c’est la croix et la bannière. Aujourd’hui, les choses vont un peu mieux, après la réforme passée par l’administration Obama. Mais je connais beaucoup de gens qui ont simplement renoncé à se soigner, faute de pouvoir payer.»

A côté du stand d’information, où se pressent ceux qui veulent comprendre exactement le fonctionnement de Medicare, deux rangées: l’une pour les caddies, comme dans tous les supermarchés, l’autre pour les chaises à roulettes, mises librement à disposition des clients. «Les habitants des Villages sont certes aisés. Mais ils sont aussi vulnérables, malgré le soleil de Floride et l’exercice, insiste Patricia Beduch. Cette histoire de Medicare les fait réfléchir.» Elle a aussi fait réfléchir l’équipe de campagne républicaine, soumise aux attaques incessantes de l’équipe démocrate sur cette question. C’est ici que Paul Ryan a fait sa première halte en Floride, en août dernier. Et pour cause: avant d’être choisi comme colistier par Mitt Romney, l’élu du Wisconsin avait proposé de limiter de manière drastique la couverture pour les aînés.

Or, dans un Etat de Floride qui s’annonce très disputé, les républicains ont besoin de s’assurer la fidélité de ce bastion. Pour ce faire, ils peuvent aussi compter sur le fondateur de ce gigantesque complexe, le promoteur Gary Morse, dont la compagnie accumule chaque année des centaines de millions de dollars de revenus. Pour cette élection, Morse aurait mis sur la table 1,8 million de dollars en faveur de la campagne de Romney. Et il a dicté d’autres règles de bonne entente: aux Villages, hormis le fait de nourrir les alligators, il est aussi interdit de faire campagne pour un candidat ou de tenir des réunions politiques. Rien ne doit venir gâcher le bien-être des seniors.

Ces «villageois» venus des quatre coins des Etats-Unis entendent jouir des résultats de décennies de labeur