UE

Avancer ensemble ou pas, le dilemme européen

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, appelle à un sursaut d’intégration au sein de l’Union. Le scénario semble réalisable, mais sans doute pas à 27

Profiter de l’éclaircie et des «vents favorables» pour parachever la maison Europe. C’est le vœu qu’a exprimé hier à Strasbourg le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker lors de son discours annuel sur l’état de l’Union. Une Union qui a été blessée en 2016 par la décision des Britanniques de la quitter mais qui a parallèlement évité le pire avec des scrutins électoraux favorables en Autriche, aux Pays-Bas et en France.

Jean-Claude Juncker en est convaincu: cette Union va mieux aujourd’hui. Et c’est maintenant qu’il faut appeler les 27 à un sursaut d’intégration, en particulier dans des domaines clés tels que la défense, la zone euro ou la politique étrangère.

Un doux rêveur? Le premier ministre néerlandais Mark Rutte a déjà calmé les ardeurs du Luxembourgeois en le qualifiant de «romantique» et en citant la célèbre phrase d’Helmut Schmidt: «Celui qui a des visions devrait aller chez le docteur.» De fait, rares sont ceux qui imaginent cette Union, même sauvée des pires scénarios de destruction, capable d’avancer à 27 dans une même direction.

Une «coalition des bonnes volontés»

Les dirigeants politiques eux-mêmes ont multiplié ces derniers temps les appels à avancer par groupes de pays. Le 29 août, le président français Emmanuel Macron a clairement affiché son souhait de progresser sur une dizaine de sujets, entre zone euro, défense, économie numérique et simplification administrative avec une «avant-garde» de pays susceptible de casser une «statique de l’ennui». «Nous devons sortir d’un cadre contraint où il faudrait avancer demain à 27, ou rien, à 19 [le nombre de pays membres de la zone euro] ou rien», avait-il déclaré. Des propositions seront bientôt faites en ce sens, après les élections allemandes.

Le même président Macron a reçu peu après le soutien des premiers ministres belge et luxembourgeois, Charles Michel et Xavier Bettel, ardents partisans d’une «coalition des bonnes volontés». «A vingt-sept ou vingt-huit, le modèle européen permet qu’un ou plusieurs pays condamnent les autres à l’immobilisme. On ne peut pas le tolérer», avait déclaré fin août Charles Michel, souhaitant que ce «cockpit européen» avance sans attendre sur dix ou quinze sujets, dont ceux du dumping social et des migrations.

Cette Europe différenciée est loin d’être une nouveauté. Elle existe déjà pour la monnaie unique ou l’espace Schengen. Plusieurs «coopérations renforcées» se sont aussi mises en place ces dernières années sur le divorce, les brevets, le Parquet européen contre les fraudes au budget ou la taxe sur les transactions financières. Mais la tendance pourrait s’accentuer. Cette Union de «cercles concentriques» qui puisse répondre aux grands défis de défense ou de politique économique semble aujourd’hui le scénario «le plus réaliste», juge Ramona Coman, directrice des études européennes à l’Université libre de Bruxelles.

Lire aussi: L’Union européenne souffre-t-elle de trop ou de pas assez d’utopie?

Thierry Chopin, directeur des études à la Fondation Robert-Schuman à Paris, est aussi de cet avis, même si, à ses yeux, «il faut toujours partir d’une tentative sincère d’avancer à 27». Mais en touchant à des domaines qui relèvent des souverainetés nationales, «il est peu probable qu’on puisse rassembler à ce stade l’ensemble des Etats membres».

Faut-il s’en attrister? Pas forcément, selon Thierry Chopin, qui rappelle que l’Union européenne s’est toujours construite par «la différenciation» et cela n’a pas été «un blocage» mais plutôt une voie vers plus d’intégration. Pour être audacieux, il est «sans doute nécessaire qu’un groupe de pays prenne le risque d’avancer sans les autres». Ce groupe? Le fameux duo franco-allemand auquel peuvent s’ajouter l’Italie, les pays du Benelux, l’Espagne et la Finlande. Mais ce système n’est peut-être pas «optimal» et peut aussi comporter des risques, comme crisper les Etats membres qui restent en dehors.

Opposition à l’Est

Crispés, les pays de l’est de l’Union le sont déjà, eux qui rejettent cette idée d’Union à multiples vitesses. En mars dernier, la première ministre polonaise Beata Szydlo a déjà estimé qu’elle «compromettrait l’intégrité» de l’UE. Ce sont parallèlement ces mêmes pays, Pologne et Hongrie en tête, qui posent aujourd’hui de vraies questions à l’UE, en particulier sur leur adhésion aux valeurs démocratiques.

Thierry Chopin et Ramona Coman reconnaissent que l’UE fait face à un problème très épineux et qu’il est difficile à ce jour de savoir comment évolueront ces pays. Des pays où, comme tente de le définir le premier, se développe une forme de «populisme autoritaire illibéral».

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