ukraine

A Avdiivka en Ukraine, au chevet d'une trêve si fragile 

Dans l’est du pays, l’OSCE supervise un cessez-le-feu qui a été violé à 75 000 reprises depuis le début de l’année. Un conflit gelé qui peut redevenir brûlant à tout moment. Reportage sur le point le plus chaud de la ligne de front

L’immeuble gris d’une dizaine d’étages fait un angle droit à l’orée des champs, comme s’il avait été planté là pour devenir une fortification d’Avdiivka, cité ouvrière du Donbass. Sa façade orientale, offerte aux vents et aux rafales de mitrailles et d’obus, est trouée par endroits, toutes ses fenêtres sont bouchées par des panneaux de bois aggloméré. Abandonné par ses habitants, à l’exception d’un appartement d’où pend le linge à sécher, il sert de refuge à l’armée ukrainienne.

Pour les agents de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), chargés de surveiller le cessez-le-feu entre Kiev et les combattants pro-russes, c’est «Opi One», le poste d’observation numéro 1 de la «ligne de contact», c’est-à-dire la ligne de front. Au sommet, deux caméras mobiles avec capteur nocturne fonctionnent 24h/24. Les images documentent les échanges de tirs. «Il manque le son, déplore Alexander Hug, le chef adjoint de la Mission spéciale de contrôle (SMM) de l’OSCE. Mais cela viendra.»

«C’est le point le plus chaud»

Ce jour-là, le Suisse tient conférence de presse sous la pluie depuis le toit de l’immeuble. «On a vu ici des violations du cessez-le-feu par milliers, c’est le point le plus chaud», indique-t-il en balayant de la main l’horizon où l’on devine, dans les nuages, l’aéroport de Donetsk, entièrement détruit, en territoire tenu par les séparatistes.

Septembre a été calme après un mois d’août qui a connu un pic de violence avec des morts presque quotidiennement de part et d’autre. Septembre, c’est la rentrée scolaire qui rime avec trêve. «C’était la même chose en 2015. Les échanges de tirs avaient repris de plus belle en novembre. On s’attend au même scénario cette année si aucune mesure nouvelle n’est prise pour retirer les armes.»

Coups de feu intempestifs

La zone est infestée de mines sur lesquelles explosent parfois les sangliers, provoquant des échanges de feu. «Depuis février 2015, la ligne de contact n’a plus évolué significativement, poursuit Alexander Hug. Mais, par endroits, la distance entre positions ennemies s’est réduite à moins de 50 mètres.» L’abus d’alcool, qui fait des ravages dans les tranchées, entraîne des coups de feu intempestifs appelant une riposte du camp adverse.

L’OSCE fait le décompte des tirs, une liste sanglante remise à jour quotidiennement sur son site internet dans un langage militaire abscons qui se veut parfaitement objectif. Après dix minutes, le responsable de la sécurité dépêché par le Département fédéral des affaires étrangères pour encadrer le groupe de journalistes suisses ordonne d’évacuer le toit. Il ne faut pas tenter les snipers. Il est bientôt 15 heures, la tension pourrait remonter, l’essentiel des tirs ayant lieu le soir et la nuit.

Cessez-le-feu violé à 75 000 reprises

Depuis janvier 2016, le cessez-le-feu établi par les accords de Minsk a été violé à 75 000 reprises. L’OSCE refuse d’indiquer qui s’en rend principalement responsable, renvoyant dos à dos les deux parties. De même que la SMM s’abstient de parler de troupes russes dans les républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk, malgré la multitude de témoignages qui en attestent. Moscou continue de nier.

L’organisation européenne composée de 57 pays, dont la Russie, évoque la présence d’équipements militaires ou d’uniformes russes, rien de plus. «On peut juste dire que, sur la ligne de contact, on observe une chaîne de ravitaillement de plus en plus sophistiquée avec du matériel électronique et des munitions intelligentes», ajoute Alexander Hug. A Kiev, on parle de 40 000 combattants du côté rebelle dont 6000 à 7000 troupes spéciales russes et presque autant de volontaires russes.

Avdiivka est une ville industrielle dont l’épicentre est l’usine de coke en mains de l’un des oligarques les plus puissants d’Ukraine, Rinat Akhmetov. Il achète son charbon en territoire rebelle, le transforme en territoire contrôlé par Kiev, et poursuit un juteux business de part et d’autre du front. Conquise par les rebelles anti-Kiev en avril 2014, la ville est retournée sous contrôle gouvernemental en juillet de la même année. Elle est aujourd’hui gouvernée par Pavlo Malykhin, chef de l’administration civile et militaire directement nommé par le président Petro Porochenko.

«Les terroristes visent les installations électriques et l’eau, indique-t-il. Nous avons de sérieux problèmes pour démarrer le système de chauffage.» Alors qu’il explique que la population de sa ville est passée de 36 000 habitants avant la guerre à 21 000 aujourd’hui, une détonation résonne dans le lointain. «Tir de mortier entrant», relève-t-il. Donc tiré par l’ennemi (assertion qui sera confirmée plus tard par la SMM). «La nuit dernière nous avons été visés par cinq tirs de mortiers de 80 mm. Les derniers tirs de canons 152 mm remontent au 24 août.»

Les civils paient un très lourd tribut à ce conflit qu’à demi gelé. Selon l’ONU, plus de 3 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire. A l’hôpital d’Avdiivka – cible de bombardements à sept reprises – la directrice de l’établissement, Marina Loboda, indique que parmi les 533 blessés et 18 morts provoqués par le conflit dans son secteur, près de la moitié sont des civils. L’essentiel des patients a été transféré dans un autre bâtiment après un bombardement en décembre 2015, explique-t-elle en faisant visiter des salles criblées d’impacts de balles.

Roquette dans la cantine scolaire

La principale école de la ville n’a pas davantage été épargnée. Une roquette de type Grad a atterri dans la cantine scolaire le 2 septembre 2014, explique sa directrice, Liudmyla Polyanska. La période la plus dure a toutefois été début 2015. Le bâtiment servira un temps de refuge à la population avant de se vider. A l’exception de la directrice qui restera plusieurs semaines dans une cave sans électricité, s’éclairant à la bougie, entourée d’une réserve de bouteilles d’eau. «Le 27 janvier, j’ai passé mon anniversaire sous terre. Tous les autres professeurs avaient fui.»

L’an dernier, l’école n’avait plus que 93 élèves. Ils sont 450 cette année. «En quelle classe êtes-vous?, demande en ukrainien la directrice à des élèves en cours de gymnastique – En première année», répondent-ils en russe. «L’esprit patriotique est bon», explique Liudmyla Polyanska alors que la population russophone reste, à l’image de tout le Donbass, profondément divisée vis-à-vis de Kiev et son credo pro-européen.

A chaque étape de ce tour de ville, Christophe Rochat, officier moniteur de la SMM, s’informe sur les besoins humanitaires de ses interlocuteurs. Les 700 à 800 employés de l’OSCE en Ukraine – une mission civile de contrôle et non pas militaire de maintien de la paix – consacrent l’essentiel de leur temps à des tâches de surveillance du cessez-le-feu. Mais l’organisation, la seule qui ait un accès à l’ensemble du territoire du Donbass divisé, joue aussi les intermédiaires entre populations et organisations d’entraide. «Nous essayons de développer à présent un travail de facilitation de dialogue», explique le Lausannois qui a rejoint la SMM en mai 2015. Ce travail d’intermédiation se fait aussi dans l’ouest du pays, entre communautés religieuses par exemple, l’Eglise orthodoxe étant divisée entre patriarcats de Moscou et de Kiev.

«C’est un miracle»

Dans les rues d’Avdiivka, les véhicules blancs de l’OSCE sont désormais respectés. Cela n’a pas toujours été le cas. Insultes, jets de pierre, fusil pointé contre ses représentants, longtemps la mission n’a pas été comprise. Difficile de faire passer le message d’impartialité dans une guerre de propagande médiatique. Les experts russes de la SMM évoluant du côté ouest ne sont-ils pas des espions? Même question pour les Américains déployés du côté rebelle. «C’est un miracle que nous n’ayons connu aucun incident majeur, souligne Marco Kirschbaum, vice-responsable de l’équipe de l’OSCE basée à Donetsk. Mais aujourd’hui notre mission est beaucoup mieux acceptée. Nous avons fait un gros travail de communication pour établir la confiance.»

La simple présence des agents de l’OSCE suffit parfois à réduire la violence, notamment lors des contrôles aux checkpoints. Ou lorsqu’une partie engage un mouvement de troupes. Comme ce fut le cas, il n’y a pas très longtemps. Un observateur, côté rebelle, avait indiqué un déplacement d’engins militaires venant dans sa direction. Alertée, la centrale de l’OSCE demande des explications à l’armée ukrainienne qui commence par nier. «On vous observe, il n’y a aucun doute», rétorque alors Sylvia Schaer Hahn, l’une des rares femmes engagées dans la SMM, à l’officier de liaison, en rappelant les règles du cessez-le-feu. Après une demi-heure de discussion, la SMM parvient à convaincre l’armée de stopper l’offensive, explique la Suissesse.

Au pied de l’immeuble «Opi One», entre les balançoires abandonnées, les traces laissées par les camions militaires dans la boue vont bientôt geler. Le Donbass se prépare à passer un troisième hiver en état de guerre.


La Suisse, acteur de premier plan en Ukraine

Le mois dernier, Berne a fait parvenir un cinquième convoi humanitaire dans l’est du Donbass. Seul pays à pouvoir véhiculer son aide des deux côtés de la ligne de front, la Suisse peut s’enorgueillir de jouer un rôle particulier en Ukraine grâce à la confiance qu’elle a su établir auprès de toutes les parties, aussi bien à Kiev qu’à Moscou. Ainsi, le secrétaire d’Etat Yves Rossier était-il sur la ligne de front il y a peu, près du port de Marioupol, un fait unique pour un diplomate de son rang.

Berne a saisi l’opportunité de sa présidence de l’OSCE en 2014 pour s’imposer comme un acteur important de la crise ukrainienne. Actuellement, il déploie seize experts dans ce pays dans le cadre de l’OSCE. «C’est notre plus important contingent à l’étranger», explique Daniel Fasnacht, responsable du Pool des experts pour la promotion civile de la paix créé par le DFAE.

Une centaine de ces experts venus de divers horizons sont actuellement déployés dans plusieurs missions à travers le monde. On trouve aussi bien d’anciens membres du CICR que des militaires, des policiers ou des diplomates. La Suisse apporte par ailleurs son soutien aux réformes de la gouvernance locale, enjeu clé des accords de Minsk. L’ambassadeur Toni Frisch est chargé du volet humanitaire au sein du Groupe trilatéral de contact (Ukraine, Russie, OSCE) chargé de l’application de ces accords.

Une aide appréciée par Kiev. «Il est important de savoir réviser ses opinions en regard des faits, note toutefois un diplomate ukrainien à propos de l’attitude de Berne envers Moscou. Si l’un de vos bons voisins tue quelqu’un, qu’est-ce que vous faites? Il faut avoir le courage de le lui dire», poursuit-il en laissant entendre que Berne s’abstient de critiquer la partie russe lorsqu’elle arme, notamment en mines, les rebelles du Donbass.


En dates et en chiffres

- Les accords de Minsk fixant un cessez-le-feu ont été signés en septembre 2014, puis complétés en février 2015.

- Depuis le printemps 2014, le conflit a fait 9600 morts dont plus de 170 soldats ukrainiens en 2016.

- 1,7 million de personnes ont été déplacées à l’intérieur de l’Ukraine.

- Près d’un million de personnes souffrent d’un accès limité à l’eau potable.

Publicité