Malgré toute son habileté politique, le président Abdurrahman Wahid a finalement dû céder. Wahid, qui, à 60 ans, souffre d'une cécité presque complète, a eu beau tenter de créer dans une manœuvre de dernière minute un poste de «superministre» pour gérer les affaires quotidiennes du gouvernement, il a dû abandonner mercredi soir la gestion au jour le jour de l'Etat à sa vice-présidente Megawati Sukarnoputri, dont le Parti démocratique indonésien en lutte contrôle le plus grand nombre de sièges au parlement. «Nous devons comprendre que Wahid souffre de handicaps et qu'il faut trouver un moyen de couvrir ces choses», a déclaré à la sortie de la session le président du parlement Akbar Tandjung. Abdurrahman Wahid se concentrera sur les «détails de la politique étrangère» et laissera Megawati «déterminer les priorités du gouvernement».

La condition physique du président explique en bonne partie ce retrait politique. Wahid est un politicien hors pair, capable de jouer ses adversaires les uns contre les autres et de retourner les situations en sa faveur, mais à la longue, les politiciens se sont lassés de son style désordonné. Les multiples volte-face verbales du président et ses «déclarations provocatrices», souvent retirées dans la foulée ont, selon eux, aggravé les troubles sociaux et économiques dont souffre l'archipel. «Consultez les experts en cécité. Ils vous diront que les aveugles ont ce besoin de parler sans cesse, c'est leur façon d'avoir un contact avec l'entourage qu'ils ne peuvent pas voir», explique le commentateur politique Wimar Witoelar. Outre sa vue déficiente, «Gus Dur», surnom populaire du président, a subi deux attaques cérébrales depuis 96 et tend à s'assoupir au cours des réunions de travail. Dès sa prise de fonction, il avait de facto délégué à sa vice-présidente la direction des conseils ministériels. Intellectuel visionnaire, Wahid reconnaît lui-même être un mauvais gestionnaire.

Un sphinx

Megawati Sukarnoputri, qui se trouve désormais en première ligne, n'est pas précédée d'une réputation flatteuse. Elle avait été chargée spécifiquement après son élection du conflit interreligieux des Moluques et de la crise séparatiste en Papouasie occidentale (ex-Irian Jaya). La situation s'est considérablement détériorée dans les deux régions depuis. Ses conseillers assurent que c'est parce que le président ne lui avait pas donné assez de champ de manœuvre. Depuis qu'elle occupe sa fonction de numéro deux officiel, Megawati n'a pratiquement aucune réalisation à son actif. Son légendaire silence lui vaut le surnom de «sphinx» dans certains médias indonésiens. Certains murmurent d'ailleurs parfois qu'elle n'a pas grand-chose à dire. Elle est aussi politiquement plus conservatrice que Wahid sur la question des séparatismes musulman à Aceh (à la pointe ouest de l'île de Sumatra) et papou tout à l'est de l'archipel ainsi que sur le rôle politique et très controversé des militaires. Malgré l'amitié qui le lie à la fille de Sukarno, le héros de l'indépendance indonésienne, «Gus Dur» lui-même n'a jamais

caché qu'il considérait Megawati Sukarnoputri comme un «zéro politique». «Même s'il est aveugle, Wahid voit bien mieux les choses que Megawati», ironise un analyste.