Pris en chasse par un avion sans pilote armé d'un missile, le 4x4 et ses six occupants n'ont eu aucune chance, dimanche dans la région désertique d'Al-Naqaa, à 200 km au nord-est de Sanaa. Sans doute repérés par un appel reçu ou lancé par leur téléphone satellitaire, Ali Qaid Sunian Al-Harti et ses cinq compagnons, tous membres présumés d'Al-Qaida, sont morts pulvérisés par un missile «Hellfire», tiré depuis un «Predator», un de ces fameux drones guidés à distance par un opérateur bêtement assis devant sa console vidéo. Sur les lieux de l'explosion, les enquêteurs yéménites ont trouvé dans la carcasse de la voiture des traces d'explosifs, des armes, des munitions et des appareils de communication.

Spectaculaire, ce nouvel épisode de la lutte antiterroriste l'est assurément par les moyens utilisés, mais «il était parfaitement logique et prévisible», commente Jean-Vincent Brisset, directeur de recherches à l'Institut de recherches internationales et stratégiques (IRIS), et ancien général de l'armée de l'air française. «Cette opération est parfaitement conforme à la guerre contre le terrorisme que le président Bush avait annoncée au lendemain des attentats du 11 septembre 2001: une guerre totale et globale, utilisant tous les moyens.» «Certes, poursuit Jean-Vincent Brisset, les Américains n'en sont pas à leur coup d'essai avec un drone armé. Ils l'ont déjà utilisé à plusieurs reprises, en Afghanistan notamment, ratant de peu le mollah Omar. Mais ce qui est nouveau, c'est de le voir engagé au Yémen. La preuve que ce pays difficilement contrôlable, avec ses zones tribales, ses 1500 km de frontières communes avec l'Arabie saoudite, est bel et bien un sanctuaire pour le réseau d'Oussama Ben Laden, et donc un terrain d'action de première importance pour les Etats-Unis dans leur lutte contre le terrorisme.»

Attribuée par les médias américains à la CIA, l'attaque visait Ali Qaid Sunian Al-Harti, aussi connu sous le nom d'Abu Ali. Selon un haut responsable américain, Al-Harti était le plus haut responsable d'Al-Qaida au Yémen. Ex-garde du corps de Ben Laden, il aurait été l'un des principaux organisateurs de l'attentat du 12 octobre 2000 contre le navire de guerre USS Cole ancré dans le port d'Aden au Yémen et qui coûta la vie à 17 marins américains. Selon le FBI, de lourds soupçons pèsent également sur son compte dans l'attentat qui a visé, le 6 octobre dernier, le super-pétrolier français Limburg, attaqué de la même manière que le USS Cole – par un petit bateau chargé d'explosifs – au large des côtes yéménites.

Sans commenter directement l'opération, le président Bush l'a chaudement appuyée, expliquant, lundi, lors d'un meeting électoral que «le seul moyen de traiter ces gens consiste à les traiter pour ce qu'ils sont: des tueurs internationaux». Et le président américain d'ajouter: «Le seul moyen de les trouver et de les abattre implique d'être patient et inébranlable. C'est exactement ce que font les Etats-Unis.»

Cette «opération homicide», comme l'appelle Jean-Vincent Brisset, marque une nouvelle étape dans la collaboration entre Washington et le Yémen. Une collaboration «un peu forcée», explique le chercheur, qui avait commencé au lendemain du 11 septembre par l'envoi de quelque 150 militaires au Yémen pour entraîner et conseiller les forces gouvernementales. En décembre dernier, le président Bush avait reçu son homologue yéménite, Ali Abdallah Saleh à la Maison-Blanche pour sceller cette nouvelle collaboration.

Les Etats-Unis disposeraient aujourd'hui de quelque 800 Marines et membres des forces spéciales au Yémen. Une présence qui n'irait pas sans problème pour les autorités de Sanaa qui se voient reprocher par certains de laisser trop de liberté d'action aux militaires américains. C'est sans doute pour minimiser ces critiques que les autorités américaines semblent si réticentes à reconnaître officiellement leur responsabilité dans l'élimination d'Al-Harti et de ses compagnons.

Reste que Washington a renforcé la sécurité de son ambassade au Yémen par crainte qu'elle ne fasse l'objet de représailles, a-t-on appris mardi au Département d'Etat. Sans confirmer ni infirmer le rôle joué par la CIA dans cette affaire, un responsable américain déclarait sous couvert d'anonymat: «Il y a probablement des gens très en colère qui pourraient chercher à se venger, et nous prenons donc des mesures de précaution supplémentaires.»