«Les Etats-Unis ne sont plus en guerre en Irak»: c’est la déclaration solennelle faite mercredi par Robert Gates, le maître du Pentagone. Barack Obama appelle, lui, les citoyens à «tourner la page» de ce sombre épisode entamé sous l’ère de son prédécesseur, George W. Bush. Le retrait des troupes combattantes demeure, pour l’heure, plutôt périlleux, de l’avis général (lire LT du 02.09.2010).

Les boys, donc, petit à petit, rentrent au pays, car «les «héros» de l’Amérique sont fatigués», dit le New York Times, et la décision du président «de rapatrier la majorité des GI est accueillie avec soulagement. Pour eux, cette guerre a perdu tout son sens.» Il faut «en finir avec l’Irak», résume le portail canadien Cyberpresse. Quoique le risque soit grand pour la Maison-Blanche de se heurter à son opposition conservatrice, dont beaucoup de membres considèrent son actuel locataire comme un «ingrat», ce peu avant les élections de mi-mandat, analyse El Periódico de Catalunya.

Non, «l’aventure irakienne n’a pas fini de hanter le pays», selon le Washington Post, qu’a lu et traduit Courrier international. Et il est peut-être encore trop tôt pour tirer les leçons de cette guerre, estime la chroniqueuse Anne Applebaum qui, en 2003, avait soutenu l’invasion de l’Irak. Mais aujourd’hui, reconnaît-elle, «nous aurons payé très cher notre victoire». Et d’en conclure: l’évaluation de ce conflit «est un projet pour la décennie à venir, pas pour la semaine prochaine». Car s’il y a des leçons à tirer de l’histoire, on peut aussi s’autoriser quelque pirouette: «Lorsque Richard Nixon a demandé à l’ancien premier ministre chinois Zhou Enlai ce qu’il pensait de l’impact à long terme de la Révolution française, ce dernier lui aurait répondu: «Il est trop tôt pour le dire.»

Le Times de Londres, relayé par le site Eurotopics, estime pour sa part que «l’engagement militaire aurait dû être mieux planifié: «Certains des problèmes auxquels la coalition interna­tionale a été confrontée auraient pu être mieux anticipés. Les tensions entre la minorité de l’élite sunnite, la majorité des chiites plus pauvres et les Kurdes du nord sont bien connues de ceux disposant d’une expérience irakienne. Le risque d’une guerre civile était clair. La nécessité de prolonger la présence des troupes pour préserver le calme du pays après la chute de Saddam n’aurait pas dû être une surprise.»

Et le quotidien espagnol ABC de rappeler l’objectif ambitieux des Etats-Unis avant l’intervention: «Obama a bien fait d’éviter toute forme de triomphalisme, car on est au final très loin du but, qui consistait à équiper les pays du Proche-Orient d’éléments démocratiques.» Ces attentes sont très déçues, écrit dans la foulée la Neue Zürcher Zeitung, l’Irak demeurant à bien des égards un pays pauvre, exténué par «l’interminable embargo de l’ONU», harcelé par «les Américains, dont les plans ont été jusque-là éloignés des besoins et des réalités locales» et miné par «un gouvernement qui présente certes volontiers de beaux projets, mais qui est souvent incapable de les mettre en œuvre».

Donc «une mission civile de plusieurs milliers d’hommes, placée sous la tutelle du Département d’Etat, non du Pentagone, est chargée d’accompagner l’Irak dans cette phase de transition», précise Le Monde. Mais une «transition vers quoi, au juste? L’opération américaine laisse l’Irak dans un piètre état. Elle a, certes, débarrassé le pays d’un des dictateurs les plus sanglants de la région, Saddam Hussein. Mais elle l’a aussi totalement déchiré. Elle a généré une Al-Qaida locale, tout aussi sanguinaire, provoqué une terrible guerre civile et fait fuir plus de 10% de la population (parmi les plus compétents).» Terrible bilan, plus de sept ans après ce 1er mai 2003 où, «sous la bannière «Mission accomplie», M. Bush, attifé en pilote de chasse, célébrait la victoire américaine en Irak. Si l’on devait au­jourd’hui déployer une bannière, elle porterait la mention: «Mission terriblement ratée». La faute en revient à M. Bush, pas à l’armée américaine.»

Les craintes sont ainsi nombreuses à l’heure de cette «Aube nouvelle», que détaille le quotidien catholique italien Avvenire: le retrait «doit contribuer à donner un nouveau lustre à la présidence américaine. Cette initiative pourrait avoir un cinglant effet boomerang. Le casse-tête irakien n’a pas été résolu, au contraire, il menace de se compliquer davantage. Les attaques terroristes provoquant des dizaines de morts se multiplient à nouveau, ainsi que les doutes quant à la capacité des nouvelles forces de sécurité locales à maintenir l’ordre. La peur d’une nouvelle guerre civile destructrice plane» à l’heure où «les Irakiens doivent désormais résoudre eux-mêmes leurs problèmes», écrit la Frankfurter Rundschau. Au final, «les conséquences régionales de cette guerre sont graves, renchérit le blog «Nouvelles d’Orient» du «Monde diplomatique». Incontestablement et paradoxalement, elle a renforcé le poids de l’Iran, même s’il ne faut pas croire que les chiites irakiens regardent tous vers Téhéran, ni sous-estimer le poids du nationalisme irakien et arabe.» Le futur est décidément bien «incertain», selon The Economist.