Berne bloque les éventuels fonds de Mouammar Kadhafi et de sa famille en Suisse. Le Conseil fédéral a pris cette décision jeudi avec effet immédiat, a-t-il annoncé dans un communiqué. La Suisse condamne par ailleurs les violences contre la population en Libye.

La mesure de blocage prend effet immédiatement et pour une durée de trois ans. Le Conseil fédéral entend ainsi éviter tout risque de détournement d’avoirs de l’Etat libyens se trouvant encore sur territoire suisse, précise le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE).

Rendant hommage au courage des personnes qui risquent leur vie pour réclamer leurs droits démocratiques, le Conseil fédéral exprime également ses condoléances aux proches des nombreuses victimes de la violence exercée contre les manifestants en Libye ces derniers jours.

Les engagements des banques suisses envers la Libye – il s’agit d’une estimation globale des fonds libyens – à la fin 2009 atteignaient 818 millions de francs suisses, «613 millions de francs en engagements normaux et 205 millions de francs en engagements au cadre des opérations fiduciaires», selon les données de la Banque Nationale Suisse interrogée jeudi par l’AFP.

Fin 2007, ces fonds s’élevaient à 6,56 milliards de francs (5,13 milliards d’euros), soit «5,74 milliards de francs en engagements normaux et 812 millions de francs en engagements au cadre des opérations fiduciaires».

D’autre part, la Cheffe du département fédéral de la Justice Simonetta Sommaruga a réitéré à Bruxelles, dans le cadre d’un long débat du Comité mixte Schengen, le «plein soutien de la Confédération» aux initiatives en cours de l’UE face aux changements en cours en Afrique du Nord». Trois garde-frontière suisses ont été mis à disposition de l’Italie pour renforcer la mission de l’agence européenne Frontex. Une vingtaine d’autres pourraient être mobilisés. «La Suisse se montrera solidaire a poursuivi la Conseillère Fédérale. Nous devons avoir conscience des difficultés auxquelles sont confrontées les populations de ces pays qui luttent pour la démocratie. Leur courage est immense. Nous devons être à leurs côtés.»

Des blessés tués dans les hôpitaux

Des membres des comités révolutionnaires du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi ont procédé à des exécutions sommaires dans les hôpitaux de Tripoli, a déclaré le secrétaire général de la Ligue libyenne des droits de l’homme, cité jeudi par l’agence des missionnaires italiens Misna.

«Ils ont fait irruption dans les hôpitaux de Tripoli et ont tué des blessés qui avaient manifesté contre le régime. Ils ont emporté les cadavres pour les faire disparaître, peut-être les faire brûler, parce qu’ils savent que les journalistes étrangers se rapprochent», a témoigné Slimane Bouchuiguir, secrétaire de la branche libyenne de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH).

«Les médecins qui s’y sont opposés ont été menacés. Cela est arrivé hier (mercredi) et avant-hier (mardi)», a-t-il précisé, ajoutant que ces informations lui avaient été fournies par une source médicale à l’hôpital central de Tripoli, l’un des quatre centres hospitaliers de la capitale.

Ces informations sont parvenues à M. Bouchuiguir en Suisse, où est basée la Ligue libyenne des droits de l’homme, du fait de l’interdiction des organisations indépendantes en Libye.

Kadhafi s’exprime

Le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi a estimé jeudi dans un message audio diffusé par la télévision que les manifestants servaient les intérêts du chef d’Al-Qaida Oussama ben Laden, affirmant en outre ne pas pouvoir quitter le pouvoir, celui-ci n’étant selon lui que moral.

Le colonel s’adressait plus particulièrement aux habitants de la ville de Zawiyah (60 km à l’ouest de Tripoli) où, selon l’agence officielle Jana, des «terroristes» ont égorgé plusieurs soldats selon la «méthode (de l’ancien chef terroriste d’Al-Qaida en Irak), Abou Moussab Al-Zarqaoui».

«Ces gens n’ont pas de vraies revendications, leurs revendications sont celles de Ben Laden», a affirmé le colonel Kadhafi. Il a présenté ses «condoléances aux familles de quatre personnes des forces de sécurité tuées» à Zawiyah. «Je me demande si Ben Laden va aider à indemniser les familles» des victimes, a-t-il ajouté.

Il a en outre accusé Ben Laden et Al-Qaida de manipuler les jeunes en leur donnant notamment des «pilules hallucinogènes». «Ils profitent du jeune âge de ces gens parce que légalement, ils ne sont pas passibles de sanctions», a-t-il dit.

Il a exhorté les habitants d’arrêter les partisans du chef d’Al-Qaida et de les traîner devant la justice. A ceux qui l’appellent à quitter le pouvoir, qu’il détient depuis 42 ans, le colonel Kadhafi a indiqué que son pouvoir était seulement moral. «Je n’ai pas le pouvoir de faire des lois ou de faire appliquer la loi. La reine d’Angleterre n’a pas cette autorité. C’est exactement mon cas», a-t-il dit. «La situation est différente de l’Egypte ou de la Tunisie. Ici, l’autorité est entre vos mains, les mains du peuple. Vous pouvez changer l’autorité comme vous voulez», a-t-il ajouté.

Paris envisage une saisine de la Cour pénale internationale La France estime que les violences perpétrées par le pouvoir en Libye «pourraient constituer des crimes contre l’humanité» et que la saisine de la Cour pénale internationale (CPI) doit être envisagée, a indiqué jeudi le Ministère des affaires étrangères. Paris estime qu’une mission indépendante de l’ONU doit être dépêchée en Libye pour enquêter sur d’éventuels crimes. Dans un communiqué, le ministère a rappelé qu’une réunion du Conseil des droits de l’homme de l’ONU se tiendrait vendredi à Genève «à l’initiative de la France et de nombreux partenaires de tous les continents». «Une résolution en cours de négociation condamne fortement les violences massives et inacceptables actuellement perpétrées dans ce pays. Elle place les autorités libyennes devant leurs responsabilités. Ces violences pourraient constituer des crimes contre l’humanité», précise le texte. «Ce projet de résolution demande la suspension de la Libye du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Nous appelons tous nos partenaires du Conseil des droits de l’homme à voter cette résolution», ajoute-t-il. Lire aussi:

L’imprévisible colonel doit de nouveau prendre la parole ce jeudi, les journalistes bienvenus La télévision d’Etat a annoncé que le «Guide» libyen devait sous peu faire une déclaration, ce jeudi. Ce matin, Saïf al-Islam, fils du numéro un libyen Mouammar Kadhafi, a indiqué que son pays était désormais accessible aux journalistes «du monde entier», dans une déclaration à sa chaîne de télévision Al-Libiya, a rapporté l’agence libyenne Jana. «Nous disons au monde que nous avons ouvert le pays aux journalistes du monde entier», a-t-il déclaré, affirmant que les journalistes vont venir «par centaines». Le vice-ministre libyen aux Affaires étrangères, Khaled Kaïm, avait déclaré mercredi que Tripoli avait permis à trois équipes de CNN, d’Al-Arabiya et de BBC Arabic d’entrer en Libye. Il avait ajouté toutefois que les journalistes entrés illégalement en Libye étaient considérés «comme s’ils collaboraient avec Al-Qaida» et «comme des hors-la-loi». «Il y a des journalistes qui sont entrés illégalement et nous les considérons désormais comme s’ils collaboraient avec Al-Qaida et comme des hors-la-loi, et nous ne sommes pas responsables de leur sécurité. Et s’ils ne se livrent pas aux autorités, ils seront arrêtés», a-t-il dit à des journalistes. Saïf al-Islam a ajouté que les journalistes et diplomates étaient invités à vérifier sur place qu’il n’y avait pas eu de raids aériens sur des manifestants. ■ L’exode continue Plus de 30’000 Tunisiens et Egyptiens ont fui la Libye depuis lundi pour rentrer chez eux, a indiqué jeudi l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui table sur des dizaines de milliers de personnes à assister aux frontières. «Les arrivées augmentent tous les jours. On est sur un schéma de plus de 30’000 personnes depuis lundi», a indiqué un porte-parole de l’OIM, Jean-Philippe Chauzy, précisant qu’il s’agit essentiellement de Tunisiens et d’Egyptiens rentrant chez eux. «On peut s’attendre à d’autres arrivées, de l’ordre de dizaines de milliers de personnes. Cela dépendra de la situation sur place», a-t-il ajouté. ■ Les Etats-Unis finissent par durcir le ton Pour la première fois depuis le début, le 15 février, de cette révolte sans précédent, le président américain Barack Obama s’est publiquement exprimé, cette nuit à Wahington. Il a jugé «scandaleux» le bain de sang en cours en Libye et affirmé que les auteurs des exactions devraient être «tenus pour responsables» de leurs actes. La secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton participera lundi prochain à la réunion du Conseil des droits de l’homme sur la Libye la semaine prochaine, à Genève. ■ Des manifestations dans le monde entier

■ «Kadhafi va se suicider» Le leader libyen Mouammar Kadhafi va se suicider «comme Hitler l’a fait» face à l’insurrection en cours en Libye, selon le ministre libyen de la Justice démissionnaire, Moustapha Abdel Jalil, dans un entretien exclusif sur le site internet d’Expressen. Mercredi, le ministre a aussi affirmé avoir «la preuve que Kadhafi a donné l’ordre pour Lockerbie». L’attentat contre un Boeing 747 de la Pan Am au-dessus de Lockerbie en Ecosse, pour lequel le Libyen Abdelbaset al-Megrahi a été condamné en 2001, avait fait 270 morts, la plupart des Américains, le 21 décembre 1988. «Ce n’est pas quelque chose que je crois, c’est quelque chose que je sais et dont je suis certain à 100%», dit-il dans de nouveaux propos publiés jeudi par le quotidien, qui l’a interviewé durant environ 40 minutes à Al-Bayda, dans l’est de la Libye. «Il a donné l’ordre aux officiers des services de renseignements et à Megrahi de commettre l’attentat de Lockerbie», dit l’ancien ministre. «Il n’est pas encore l’heure de tout révéler maintenant, mais cela viendra», ajoute-t-il. L’ex-ministre, qui avait déjà démissionné deux fois par le passé, appelle également les diplomates libyens à soutenir la révolte et s’indigne de l’emploi de mercenaires africains par le régime de Tripoli: «Je savais que le régime avait des mercenaires bien avant le soulèvement. Lors de plusieurs réunions, le gouvernement a décidé de donner la citoyenneté à des gens du Tchad et du Niger. J’ai protesté et c’est documenté», dit-il. ■ Près de 100 000 ressortissants étrangers effrayés tentent de quitter le pays Certains pays asiatiques n’ont pas les moyens d’organiser des ponts aériens ou maritimes, comme le Bangladesh ou les Philippines. 60’000 Bangladais, 30’000 Philippins, 23’000 Thaïlandais et 18’000 Indiens sont enregistrés en Libye. La situation à l’aéroport de Tripoli était «chaotique», des passagers se battant pour monter dans les avions, a raconté le commandant d’un avion maltais, Philip Apap Bologna. Lire: effrayé, le monde entier quitte la Libye ■ Le soutien d’Al-Qaida au Maghreb islamique Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) a assuré son soutien total aux manifestants libyens, promettant de «faire tout son possible pour aider» l’insurrection contre le colonel Kadhafi, a indiqué jeudi le centre américain de surveillance de sites islamistes (SITE). «[Nous] ferons tout notre possible pour vous aider, avec le pouvoir d’Allah, car votre combat est le combat de tout musulman qui aime Allah et son messager», indique le communiqué d’Aqmi, selon le SITE.L’Aqmi, se félicitant des révolutions en Egypte et en Tunisie, déclare qu’il est temps pour «l’imposteur, le pêcheur et le salaud au cœur de pierre» de Mouammar Kadhafi de connaître un sort semblable. ■ Un pays divisé Jeudi matin, après l’arrivée en Libye de plusieurs équipes de chaînes de télévision et de journalistes, il est avéré que le Libyen Mouammar Kadhafi a perdu de vastes régions riches en pétrole de l’est du pays. Il semble toujours décidé à mater la révolte coûte que coûte, faisant fi des condamnations de la communauté internationale qui se préparait à faire face à un exode massif. Hier, la Commission européenne s’est dite préoccupée par le risque de catastrophe humanitaire et évaluait les besoins en cas d’exode de la population, au moment où l’évacuation de dizaines de milliers d’étrangers continuait par air et par mer, dans des conditions difficiles.