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Avortement: l'Eglise argentine a pesé de tout son poids

Le Sénat a refusé un projet de loi visant à dépénaliser l'IVG malgré une intense mobilisation populaire en sa faveur. Les vaincus dénoncent le rôle de certains milieux religieux

La «vague verte» ne l'a pas emporté. Malgré les manifestations qui ont réuni tous les mardi à Buenos Aires des milliers de jeunes femmes argentines munies d'un foulard vert, symbole de la dépénalisation de l'avortement, le Sénat, réputé conservateur, a refusé sa modification. 38 sénateurs ont voté contre la loi autorisant l'avortement jusqu'à 14 semaines de grossesse, 31 se sont prononcés pour et deux se sont abstenus.

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Si l'Argentine peut se montrer progressiste en matières de droits humains (il autorise par exemple l'adoption homoparentale depuis 2010), il s'avère aussi parfois conservateur sous l'influence considérable de l'Eglise catholique et du Pape François, originaire de Buenos Aires. D'habitude peu enclin à interférer dans la politique de son pays, le souverain pontife n'a pas mâché ses mots pour combattre l'avortement. «Au siècle dernier, le monde entier a été scandalisé par ce que les nazis ont fait au nom de la pureté de la race. Aujourd'hui, nous faisons la même chose, mais avec des gants blancs», avait-il lancé en juin dernier au Vatican devant des représentants d'associations familiales.

«Des menaces de mort»

Dans un pays où 76% de la population est chrétienne, les évêques ont pesé de tout leur poids pour faire descendre les Argentins dans la rue afin de combattre la loi sur l'interruption volontaire de grossesse et défendre le droit à la vie. Le climat en Argentine a été explosif durant les derniers mois. Mercredi, lors des prises de parole des sénateurs qui ont précédé la votation, l'un d'entre eux a dénoncé le comportement de certains milieux religieux. «J'ai reçu des attaques inqualifiables sur WhatsApp de la part de membres de l'Eglise. C'est inacceptable», a protesté Pedro Guastavino. «Les menaces reçues durant les débats sur l'avortement ont atteint un niveau inacceptable. Des menaces de mort de la part de personnes qui se réclament pour la vie sont intolérables dans une démocratie», a renchéri la sénatrice Pamela Verasay.

A la chambre des députés, les pro-avortements avaient pourtant remporté une victoire historique le 13 juin dernier. D'une courte majorité, 129 députés argentins avaient voté favorablement à la loi sur l'avortement et 125 s'y étaient opposés.

43 décès liés à l'avortement

A l'avant-garde en matière de droits humains depuis les années 1980, l'Argentine aurait pu rejoindre trois pays de la région qui ont légalisé l'interruption volontaire de grossesse (IVG): Cuba, la Guyane et l'Uruguay, ainsi que le district fédéral de la ville de Mexico. Selon les statistiques du Ministère argentin de la santé, 43 femmes sont mortes en 2017 des suites d'un avortement clandestin. Pour les mouvements pro-avortement, les plus touchées sont les femmes pauvres qui le pratiquent dans de mauvaises conditions sanitaires. Une vaste étude datant de 2005 estime entre 370 000 et 520 000 le nombre d'avortements légaux et illégaux par année en Argentine.

La loi, qui date de 1921, n'autorise l'avortement que dans deux cas de figure: si la femme est en danger de mort ou si elle a été violée. «Malheureusement, le groupe de sénateurs qui refusait le nouveau texte n'a proposé aucune alternative. Il n'a pas su évoluer en fonction des changements culturels et sociétaux qui se sont produits depuis un siècle. Il y avait pourtant d'autres projets pour autoriser l'avortement», relève Mabel Bianco, figure historique du mouvement féministe en Argentine. Et d'ajouter: «Le Cardinal Poli, l'une des figures les plus puissantes de l'Eglise dans notre pays, a menacé jeudi soir les sénateurs favorables à la loi sur l'avortement. L'Eglise, tout comme les nouveaux chrétiens évangéliques, ainsi que des groupes civils présents dans certaines provinces, sont très conservateurs. Ils ont fait régner un climat de terreur.»

«Ce n'est pas une déroute»

Pour le cinéaste et sénateur argentin Fernando «Pino» Solanas, la bataille n'est toutefois pas perdue. «Si la loi ne passe pas cette année, elle passera l'année prochaine. Et si ce n'est pas l'année prochaine, ce sera l'année suivante. Ce n'est pas une déroute, c'est une pierre sur un chemin», a-t-il lancé mercredi lors d'une interview télévisée au quotidien argentin La Nación. «Les débats ont commencé et se poursuivront, car les Argentins sont en train de mûrir de manière libre, de comprendre ce que signifie vivre en démocratie, apprendre à écouter toujours plus ce que l'autre dit même s'il a une opinion différente», a réagi le président Mauricio Macri devant les médias argentins, en dépit de son refus de la loi sur l'avortement.

Avant la fin du mois, la question de l'IVG fera effectivement l'objet de nouveaux débats. Le 21 août, le Congrès enverra au Sénat un projet de réforme du Code pénal. Parmi les 500 articles, l'un d'entre eux proposera qu'un juge puisse exempter de peine une femme qui avorte. Elle ne pourra pas être condamnée si l'avortement résulte d'un abus sexuel. Selon Mabel Bianco, le vote en Argentine aura des répercussions dans toute l'Amérique du Sud. «Les groupes pro-avortement se mobiliseront encore plus fortement, se réjouit-elle. Comme ici, les jeunes vont initier le mouvement.»

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