Quelles sont les intentions de Benyamin Netanyahou sur le terrain? Souhaite-t-il réellement annexer des pans importants de la Cisjordanie, quitte à affaiblir encore le président palestinien actuel, Mahmoud Abbas? Ou se contentera-t-il d’accaparements mineurs? Les réponses d’un opposant.

«Le Temps»: Annexion de la Cisjordanie? Pas d’annexion? Le premier ministre Benyamin Netanyahou a semblé de plus en plus indécis à l’approche de la date du 1er juillet.

Avraham Burg: C’est impossible de le savoir, pour une raison bien simple: la décision qui sera annoncée ce mercredi n’aura pratiquement rien à voir avec la substance mais dépendra entièrement de l’agenda politique de Benyamin Netanyahou. Le fond de la question peut être évalué, analysé, étudié. Mais l’agenda du premier ministre ne dépend que de lui. Cela dit, quoi qu’il arrive, il y aura beaucoup de mots creux et de grandes envolées qui ne coûtent pas cher pour contenter au mieux l’électorat.

Pour quelle raison Israël ne se satisfait plus de la situation actuelle, qui consiste à occuper à moindres frais la Cisjordanie?

Il y a ici beaucoup de dynamiques à l’œuvre. En Israël, le soutien à la solution des deux Etats n’a jamais été si bas. Jamais, depuis 1967 (date de l’occupation des territoires palestiniens), il n’y a eu une telle absence d’opposition. La perspective d’une solution négociée entre Palestiniens et Israéliens a été blessée à mort par ceux-là mêmes qui en étaient les concepteurs. A cela s’ajoute la puissance des colons. Non seulement parce que leur idéologie a triomphé en Israël, mais aussi parce qu’ils tiennent entre leurs mains le sort politique de Netanyahou. Enfin, il y a ce prétendu «plan du siècle» mis sur la table par Donald Trump, qui rivalise de stupidité, d’arrogance et de biais incroyablement favorables à Israël…

Reste aussi «l’agenda» personnel de Netanyahou que vous évoquiez…

«Bibi» doit tout faire pour tenter d’empêcher la tenue du procès (pour corruption) qui le menace. Mais – et cela a été souvent mis en avant – il est aussi en train de s’approcher de la fin de sa très longue carrière politique et n’a aucun héritage à présenter pour l’Histoire. C’est ce qui motive cette obstination liée à l’annexion.

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Netanyahou doit pourtant faire aussi avec Benny Gantz, le premier ministre suppléant, qui était jusqu’à récemment son principal rival?

Pour le dire de manière polie, Gantz a la consistance politique d’un marshmallow. Or, a-t-on déjà vu un marshmallow arrêter un camion? Il manque d’expérience, de carrure et de convictions politiques, et son seul objectif, parfaitement naïf, consiste à devenir premier ministre dans un an et demi. Je crois que c’est de Gaulle qui disait qu’il n’y a pas de grand chef qui n’ait mené de grands combats…

Gantz ne s’opposerait donc pas à une annexion?

En vérité, cette annexion peut revêtir des formes très diverses. A une extrémité du spectre, cela pourrait se résumer à quelques modifications symboliques. Des petites colonies seraient annexées, les Palestiniens pourraient continuer de s’y rendre pour travailler, tout cela serait presque invisible à l’œil nu. Mais à l’autre extrémité, vous avez la possibilité que l’Autorité palestinienne (AP) en vienne à dire: vous voulez la Cisjordanie? Eh bien, prenez-la entièrement, avec ses habitants, avec ses chômeurs, avec les problèmes de sécurité et avec les cas de coronavirus. Tout est inclus.

Souvenez-vous que Mahmoud Abbas (le président de l’AP) est quelqu’un de réellement engagé en faveur d’une solution négociée. Il a introduit la non-violence après Yasser Arafat, il a resserré la collaboration sécuritaire avec Israël… Mais aujourd’hui, il est soumis à forte pression et une annexion israélienne, même d’un millimètre, reviendrait à planter le dernier clou dans son cercueil politique.

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L’Autorité a très souvent menacé par le passé de s’auto-démanteler. Mais elle n’a jamais mis ses menaces à exécution…

C’est vrai, mais comme dit le proverbe, la dernière paille finit par briser le dos du chameau. Israël doit s’attendre à des conséquences, qui pourraient prendre la forme d’une éruption de violence menée par le Hamas. L’Union européenne, elle aussi, pourrait prendre des décisions désagréables, pour autant qu’elle arrive à se dégager du diktat de l’Allemagne, qui est prête à tout laisser passer à Israël. De même, une sérieuse crise est à attendre avec la Maison-Blanche si Trump n’est pas réélu en novembre.

A votre initiative, plus de 1000 parlementaires européens (dont une trentaine de Suisses) ont signé une lettre demandant à Israël de ne pas procéder à une annexion. Pensez-vous que cela puisse avoir la moindre utilité?

Je prendrais le problème par un autre bout. Le différend israélo-palestinien n’est pas un lointain conflit tribal: 100% des problèmes que vit le Proche-Orient trouvent leur origine dans le refus des Européens et des Américains d’affronter leurs propres responsabilités. Je ne vais pas vous refaire l’historique de la région, de l’Accord Sykes-Picot à la guerre américaine en Irak…

Aujourd’hui, nous ne demandons pas l’aide de l’Occident, mais nous le mettons en garde sur le fait que s’il rechigne à s’en mêler, ces problèmes finiront par ressurgir à sa porte. L’opposition n’est pas entre les Israéliens et les Palestiniens, mais entre ceux qui prônent le dialogue et la collaboration et ceux qui croient en des démocraties «illibérales», qui défendent l’usage de la violence et les pratiques illégales. Au fond, ce n’est pas parce qu’un cow-boy loge à la Maison-Blanche que nous devons trouver légitimes les pratiques unilatérales. Tout ce qui n’est pas dialogue mènera forcément à un désastre.