La presse est un pouvoir. C'est aussi un instrument. Un jour après le vote unanime du Conseil de sécurité sommant Saddam Hussein d'accepter le retour inconditionnel des inspecteurs de l'ONU, le Washington Post et le New York Times ont été informés par leurs habituelles sources militaires anonymes que le plan d'invasion de l'Irak avait été approuvé par George Bush. On ne refuse pas pareil scoop! Les éditions dominicales des deux quotidiens ont donc publié les grandes lignes de la campagne qui doit abattre le régime irakien s'il ne se soumet pas. Pourtant, l'encre des articles annonçant la victoire à l'ONU de la voie diplomatique défendue par Colin Powell était à peine sèche…

Les Etats-Unis tiennent sur la crise irakienne, depuis qu'ils l'ont déclenchée cet été, un double langage. L'objectif est unique – l'élimination de Saddam Hussein et de son cercle dirigeant – mais les moyens sont différents, concurrents ou complémentaires. Le Pentagone et le Département d'Etat ont au moins une certitude commune. Rien n'aurait été, rien ne sera possible sans la menace d'un recours massif à la force: le Conseil de sécurité n'aurait pas voté la résolution américaine amendée sans cette pression permanente, et l'Irak n'aurait pas cédé comme il s'apprête à le faire. Saddam Hussein a convoqué le parlement, et sa presse – dimanche aussi! – a soudain salué le vote de la résolution à l'ONU comme une victoire sur le bellicisme des Etats-Unis. Il va donc l'accepter, comme les pays arabes le lui ont demandé dimanche au Caire.

Mais la partie ne fait que commencer. Les Américains savent grosso modo ce qui va se passer. D'ici à vendredi, Bagdad aura accepté le retour des inspecteurs de son armement. Des éclaireurs arriveront quelques jours plus tard, et autour du 25 novembre une centaine de membres de l'Unmovic (la mission de l'ONU) sera à pied d'œuvre. Le 8 décembre, le gouvernement irakien devra avoir déclaré, sans omission, la totalité des armements et installations qu'il dit ne pas détenir. On comprend bien que c'est à ce moment-là que les choses commenceront à se gâter. Bagdad affirmera sa pleine coopération avec les inspecteurs, fera de grands efforts pour convaincre Paris et Moscou, en particulier, de sa bonne volonté. Les services américains, eux, se préparent déjà à dénoncer les dissimulations et les manœuvres de l'Irak. Ils rappellent que dans les années 1990, Bagdad a longtemps menti sur armes biologiques et son programme nucléaire.

Parallèlement, le général Tommy Franks, chef du Central Command, met en place et entraîne les unités qui doivent attaquer l'Irak. Les éléments du plan publiés dimanche annoncent l'engagement d'un effectif plus important que ne le disaient les premières fuites: 250 000 hommes. Les opérations initiales seront conduites par un nombre réduit d'unités, le reste servant de réserve en cas de forte résistance irakienne. L'objectif américain est de créer des têtes de ponts au nord (dans le pays kurde), à l'ouest dans la région désertique, et au sud, dans la région chiite, autour de Bassorah. Le Pentagone prévoit une campagne plus courte que la guerre du Golfe.

Mais cette guerre écrite sur le papier, tout le monde à Washington ne veut pas la livrer. Depuis qu'il a imposé, au mois d'août, le passage par le Conseil de sécurité, Colin Powell laisse entendre – sans trop le dire publiquement – qu'il y a une autre voie: la pression politique peut faire plier l'Irak, et le régime de Saddam Hussein n'y résistera pas. En même temps, le secrétaire d'Etat est convaincu que cette pression n'est rien sans la menace militaire. Et le possible recours à la force n'est rien si l'adversaire ne le croit pas plausible ou probable. En fait, ajoutent des stratèges du Pentagone, l'offensive militaire ne sera jugée crédible par les généraux irakiens que quand elle sera imminente, ou même seulement au moment où elle aura été déclenchée.

Que se passera-t-il alors? Tous les jours, une station de radio américaine exhorte en arabe les officiers irakiens à lâcher le régime, et les avertit que tout recours à des armes non conventionnelles ou toute utilisation de civils fera d'eux des criminels de guerre. Des tracts contenant les mêmes messages sont largués par avion. La sécurité est promise à tous ceux – et la résolution de l'ONU le dit aussi – qui fourniront des renseignements sur l'armement irakien; leurs familles seront évacuées et protégées.

Mais la crise ne fait que commencer. Saddam Hussein sait lire, aussi. Et il a déjà démontré, à ce poker effrayant, qu'il savait tenir tête aux Américains.