Depuis le début de la révolte en Tunisie, ils sont là chaque jour, avenue Bourguiba. Aymen, Mohamed, Tarek et les autres sont peintre, graphiste, écrivain ou encore chômeur. «Dès que la mèche s’est embrasée à Sidi Bouzid, dans le sud du pays, avec la mort de Mohamed Bouazizi, la flamme s’est propagée dans le pays et nous avons veillé à ce que le feu ne s’éteigne pas», explique Tarek.

A ses côtés, Aymen brandit une affiche du Che Guevara au-dessus de lui. Depuis plusieurs mois, ils ont monté un blog baptisé «Résistance», un nom qui a fait écho dans la jeunesse tunisienne. «Au début, les gens riaient, personne ne croyait que c’était possible ici. Mais finalement, on a gagné. Aujour­d’hui, on a fait cette révolte et on ne veut pas qu’elle nous échappe. Il ne faut pas laisser ce «il» impersonnel qui a lancé le mouvement s’installer au gouvernement, qu’on se fasse déposséder de notre lutte par les politiques et qu’ils nous laissent une fois de plus, nous les jeunes, de côté avec encore moins qu’avant», ajoute Mohamed, surnommé Dali.

«Nous agissons»

Le jeune infographiste n’a toujours pas réalisé ce qui s’est passé ces derniers jours. «Depuis décembre, je dessine des caricatures, des slogans et je les poste sur Facebook. Très vite, tout le monde a récupéré mes images pour les mettre sur son profil. Le plus célèbre, le dessin de Mohamed Bouazizi en président, a tourné dans le monde entier. Je n’ai rien vu venir», explique-t-il encore. «Tous les jours, on postait sur Facebook ou sur les blogs notre lieu de protestation le lendemain. Et, chaque jour, on était plus nombreux. C’est allé tellement vite que les politiciens, les vrais, n’ont pas eu le temps de nous détourner de notre combat.»

Les dernières émeutes de Gafsa, en 2008, avaient été organisées par les syndicats et certains partis d’opposition. Cette fois, la révolte n’a pas été récupérée. «Les partis analysent, font des plans. Ils ont laissé le chômage exploser et la misère se propager dans tout le pays. Nous sommes tous diplômés et tous inquiets. Ce n’est plus possible. Nous, nous agissons et nous leur donnons tort», explique Aymen. Jusqu’à l’année dernière, ce plasticien était membre de l’Union générale des étudiants. Mais, cette fois, les syndicats n’ont fait que suivre le mouvement. «Ils ont relayé nos actions, ils nous ont aidés à nous organiser. Mais nous avons donné l’impulsion.»

Vers 16 heures, la foule présente à la manifestation commence à se disperser. Aymen et les autres se retrouvent à quelques rues de là dans un appartement pour organiser la suite. Ce soir, l’idée émerge de créer un nouveau parti. Les cendres du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), l’ancien parti de Ben Ali, sont encore chaudes, les jeunes ont envie de se lancer.

Lancer un mouvement

«Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse avec tous ces exilés qui tentent un retour, comme si de rien n’était. Ils ont de bonnes idées, c’est vrai. Mais ils ne connaissent plus la Tunisie. Et surtout ils ont au moins 65 ans. Vous croyez que c’est pour ça qu’on a fait la révolution?» plaisante Tarek. «On appellerait ça «le mouvement du 14 janvier». L’idée plaît. Mais encore faut-il se concerter avec tous les réseaux dans le pays. «C’est ça notre syndicat, la jeunesse sur Internet, pas de carte de membre, pas de tendance particulière, juste une envie de sortir de cette dictature.» Première disposition de ce futur parti, «les sièges Tefal». «Comme ça, plus personne ne pourra s’accrocher, coller à son poste.»