Le bras de fer entamé, au sein du parlement européen, par les opposants déclarés à la reconduction de José-Manuel Barroso n’est pas sans impact pour la Confédération.

On pense, bien sûr, immédiatement à l’homme, à sa personnalité et à son histoire. Pour avoir enseigné à Genève au début des années 80 sous l’autorité du professeur Dusan Sidjanski, le président sortant de la Commission européenne a conservé des liens intimes avec la Suisse. Sans pour autant verser dans le favoritisme, ce qui lui serait à juste titre immédiatement reproché, M. Barroso a toujours en tête la complexité du système politique helvétique et les contraintes qu’il impose au Conseil fédéral. La voie bilatérale, dont beaucoup au sein de la Commission déplorent la lourdeur, est assumée comme un passage obligé par l’ancien premier ministre portugais. Ce qui facilite le dialogue entre Berne et Bruxelles, à défaut d’accélérer les indispensables solutions aux contentieux existants, notamment sur la fiscalité cantonale des entreprises.

On pense aussi, plus largement, au « style » Barroso. L’homme, et cela lui est vertement reproché par ses adversaires, n’est ni un visionnaire, ni un hussard. Sa manière de fonctionner est celle d’un pragmatique, soucieux de cibler les mesures capables de rallier un consensus au sein des Etats-membres. Ce qui présente un avantage pour les pays-tiers, dont la Suisse. «Barroso n’est pas l’homme des désaccords frontaux», commente un diplomate. Cela suppose une prise en compte des spécificités, des divergences, et des efforts renouvelés pour déminer les pièges.

La fine connaissance des dossiers qu’a José-Manuel Barroso est également un atout, compte tenu de la complexité de l’équation bilatérale. De même que son souci, en tant que Portugais, de ménager les petits et moyens membres de l’UE : «Son dilemme politique actuel est d’ailleurs là: «les grands pays de l’UE exigent toujours plus...», poursuit un de ses conseillers.

La partie politique en train de se jouer entre Bruxelles et Strasbourg est enfin décisive, car elle augure des prochains rapports de forces institutionnels. En clair : la tectonique communautaire évolue. Et la Commission, bon gré mal gré, n’y retrouve pas son compte.

Le parlement européen, désireux de jouer à fond la carte de sa légitimité démocratique, entend profiter à plein des compétences élargies de co-décision que lui confèrera, s’il entre en vigueur, le Traité de Lisbonne. L’ex premier ministre belge Guy Verhofstadt parle d’ailleurs ouvertement de la naissance «d’un régime parlementaire européen», tandis que l’eurodéputé français Alain Lamassoure compare sans ciller les pouvoirs à venir de l’Europarlement «à ceux du Congrès américain».

Le Conseil des ministres, qui représente les Etats-membres, est dans une même logique de regagner du pouvoir au détriment de la Commission. Avec, toujours, l’argument de l’opinion publique. L’idée, derrière, est de cantonner davantage la Commission dans une logique de suivi. A vider de son sens, en somme, son monopole d’initiatives législatives. La crise économique l’a démontré : la perche tendue par certains en faveur d’une vraie relance communautaire n’a pas été saisie. D’où l’empressement des adversaires de José-Manuel Barroso - tels Daniel Cohn-Bendit - a dénoncer l’attentisme de ce dernier, responsable selon eux d’avoir laissé s’installer, sans réagir, une « renationalisation des politiques économiques ».

Or l’une comme l’autre de ces tendances sont problématiques pour la Suisse. Par définition, la relation bilatérale donne en effet la prime aux techniciens, aux experts et aux négociateurs. Elle exige, car elle doit être sanctionnée à la fin par le peuple, du doigté et de l’attention. Elle se porte d’autant mieux lorsque la politique à court terme, en Suisse comme dans l’UE, ne rode pas aux alentours. Ce qui, du côté du parlement européen et des Etats-membres, est antinomique.

Même si l’image, en Suisse, de la Commission européenne n’est pas très bonne, même si sa réputation de gendarme prévaut, l’intérêt helvétique est d’avoir comme partenaire une Commission qui ne soit pas en permanence mise sur la sellette. Une Commission rassurée par la continuité. Ce qu’un second mandat de José-Manuel Barroso, plus confiant parce que renouvelé, pourrait peut-être permettre d’entrevoir.