Brexit

Les baby boomers crucifient l’avenir des jeunes Britanniques

L’écrasante majorité des jeunes a voté en faveur du maintien dans l’Union européenne. Pour eux, le référendum débouche sur une cuisante «défaite démographique»

La clameur a gonflé durant tout le week-end. Les jeunes Britanniques ont l’impression de se faire dicter leur futur par les baby boomers, une génération incapable de reconnaître les bénéfices tirés de sa présence dans l’Union européenne. La sortie de la Grande-Bretagne de l’organisation communautaire laisse ainsi une profonde fracture générationnelle, dont témoignent des dizaines d’articles dans la presse du Royaume.

Entre 73 et 75% des jeunes âgés de 18 à 24 ans – suivant les sondages – ont voté en faveur du maintien de leur pays dans l’Union européenne. Ce soutien atteint 62% des 25-34 ans, alors que 60% des plus de 65 ans ont voté pour un divorce avec Bruxelles, selon une analyse de l’électorat commanditée par le milliardaire conservateur Michael Ashcroft.

Lire l'éditorial :  Le Brexit et la «dictature des vieux»

Le futur en mains des «vieux»

Le Brexit n’est ni plus ni moins qu’une «défaite démographique», estime Rhiannon Lucy Cosslett, éditorialiste du Guardian. Sur son site, le quotidien britannique a compilé – sous le libellé «Rencontrez les 75%» – de nombreux témoignages d’une jeunesse amère s’estimant dépossédée par ses aînés. «Une génération qui a tout reçu: une éducation gratuite, des pensions dorées, de la mobilité sociale. Cette génération a décidé de nous dépouiller de notre futur», a tweeté un jeune de Bristol.

Un lecteur évoque, lui, le fardeau financier que représentent le sauvetage des banques et des fonds de pension des personnes âgées. «Qu’obtenons-nous en retour? Nous perdons le droit de circuler librement, d’étudier, de travailler, de vivre et d’être traités en égaux dans n’importe quel pays européen». Dans un coup de gueule vidéo, posté sur le site du Guardian, une étudiante rappelle que le gouvernement de David Cameron n’a jamais été l’allié des jeunes. «Nous avons vécu le triplement des taxes universitaires, une récession… Le Brexit, c’est la cerise sur le gâteau», a-t-elle ironisé.

Plus de trois millions de personnes veulent revoter

Une pétition numérique appelant à un nouveau référendum européen a récolté, à l’heure où nous mettons sous presse, plus de 3 millions de signatures. Même si les facteurs socio-économiques expliquent aussi le clivage Brexit/Bremain, le facteur générationnel était ce week-end l’un des plus commentés.

Car ce sont bien les jeunes qui devront vivre le plus longtemps avec le Brexit. «Un nonagénaire a plus d’influence que nous sur le cours de nos vies», déplore cette internaute en rappelant que les 16-17 ans n'ont pas eu le droit de s’exprimer. Partout, l’on craint les conséquences économiques d’une décision qui restreindra brusquement les possibilités des Britanniques de travailler et de circuler dans les 27 pays de l’Union européenne.

Pour ce jeune diplômé de l’Université d’Oxford de 21 ans, c’est l’économie britannique qui est en péril. «Notre industrie du charbon est en pièces. De même que notre industrie navale. Celle de l’acier devrait suivre. Ce qui a permis au Royaume-Uni de gagner son triple A et sa place parmi les plus robustes économies du monde, c’est la force de son secteur financier et de sa recherche académique.»

Faible participation des jeunes

Les jeunes se lamentent aujourd’hui, mais ont-ils pour autant été voter? C’est bien le problème. Alors que le taux de participation a atteint 72,2%, les jeunes semblent être l’un des groupes qui s’est le moins mobilisé. Le plus fort taux de participation a été enregistré dans les zones comprenant plus d’un quart de retraités, faisant pencher la balance en faveur du Brexit. Des chiffres abondamment partagés sur les réseaux sociaux pour moquer le hashtag «NotInMyName» (pas en mon nom) regroupant les témoignages anti-Brexit.

La tendance reflète pourtant un long déclin de la participation politique des jeunes, de 60% il y a 20 ans à peine 40% lors des dernières élections, a expliqué au Guardian James Sloam, chercheur à l’Université de Royal Holloway.

Le camp du Remain espère à présent que ce référendum servira d’élément fédérateur à de futures mobilisations politiques. «Oui, en tant que groupe démographique, nous avons perdu, commente l’écrivain Rhiannon Lucy Cosslett. Mais en même temps nous avons lancé un message clair sur le type de pays dans lequel nous voulons vivre.»


Pour les étudiants, un autre 9 février

Tous les accords universitaires sont dans l’air. Les Européens pourraient voir leurs taxes doubler.

Il flotte comme un air de 9 février du côté des universités britanniques. Suite à l’acceptation du référendum sur le Brexit, tous les accords universitaires du type Erasmus se retrouvent dans l’air. Les étudiants actuellement en échange au Royaume-Uni ne devraient pas être inquiétés mais, pour les futures volées, les universités devront renégocier au cas par cas. Une lourde et fastidieuse procédure bien connue des universités helvétiques. Le semestre suivant l’acceptation de l’initiative «contre l’immigration de masse», les échanges avaient diminué de 10 à 50% suivant les facultés.

La London School of Economics (LSE), l’université la plus internationale de Londres, a – dans la foulée des résultats – envoyé un communiqué à tous ses élèves et à son réseau d’alumni pour exprimer sa préoccupation quant à l’éducation supérieure britannique. «Nous avons décidé de maintenir le même niveau de taxes pour 2016/17, a rassuré son directeur Craig Calhoun. Aucune décision n’a encore été prise pour les étudiants entrants en 2017-18.» Les nombreux étudiants européens en Grande-Bretagne pourraient voir leurs taxes doubler à près de 25’000 livres sterling par an (33’300 francs), pour les masters les plus onéreux de la LSE.

Autre dommage collatéral: la recherche académique. La prestigieuse Université d’Oxford a rappelé, dans un communiqué officiel, avoir largement profité des accords paneuropéens de recherche et de leur financement: 66 millions de livres l’année dernière (87,9 millions de francs). «Nos équipes de soutien examineront activement les nouvelles offres de financement, rassure le communiqué. Nous prendrons conseil auprès du gouvernement britannique à propos des futures évolutions».


Le triomphe des tabloïds

Le référendum sur le Brexit a opposé vieux médias et réseaux sociaux dans une lutte acharnée.

La puissance des tabloïds britanniques n’a d’égal dans aucun autre pays. Durant la campagne sur le Brexit, le Sun, le Mail ou l’Express ont bombardé leur lectorat de nouvelles antieuropéennes et de chiffres plus ou moins fantaisistes. Pendant des semaines, le lectorat a été convaincu par l’idée que la Grande-Bretagne verse 350 millions de livres (466 millions de francs) par semaine à Bruxelles ou que la Turquie et ses 76 millions d’habitants étaient sur le point de rejoindre l’Union européenne. Deux éléments contestables que ni la BBC – cantonnée dans sa neutralité de chaîne publique – ni les médias proeuropéens comme The Guardian ou le Financial Times ne sont parvenus à contrebalancer.

Cette campagne a aussi été celle des réseaux sociaux. Les deux camps ont fait un large usage de ses différents outils pour cibler tous les électeurs. David Cameron a même accordé à BuzzFeed News une après-midi d’interview filmée via Facebook Live. Pourtant, la campagne s’est finalement moins appuyée sur des «likes» et des «retweets» que sur les bons vieux tabloïds décisifs «non pas à travers leurs habituels éditoriaux non signés que par leur simple capacité à orienter les débats», a estimé le journaliste Robert Colville, ancien directeur de Buzzfeed UK, dans la Columbia Journalist Review.

Dans ce sens, les tabloïds se sont avérés décisifs, avec leur large lectorat. La campagne sur le Brexit ne s’est pas contentée d’opposer les générations. Elle a aussi vu s’affronter les jeunes et les vieux médias. Avec pour résultante, dans les deux cas, une nette victoire de l’ancienne génération.

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