Syrie

Bachar el-Assad, autocrate et prisonnier du clan familial

Le président syrien réagit aux événements. Sans grande vision, il est tributaire des tenants du régime

Henry Kissinger avait dénommé Hafez el-Assad le «Bismarck oriental» doté d’une grande intelligence politique. Son fils, Bachar, 45 ans, qui a succédé au Lion de Damas en juillet 2000, ne laisse pas la même impression. Secoué par les turbulences du printemps arabe contre lequel il déclarait être immunisé, le président syrien semble tributaire des événements. Le 30 mars, Bachar el-Assad tenait un discours très attendu devant le parlement, qui a déçu aussi bien les opposants syriens que les capitales étrangères. Il pensait étouffer les braises de la colère par des mesures cosmétiques. Le feu couve toujours. Les contestataires promettent déjà une «semaine des martyrs» au cours de laquelle ils vont multiplier les actes de défiance envers le régime.

Ne pas perdre la face

Preuve que les choses s’accélèrent: le président syrien avait annoncé que d’ici au 25 avril, une commission juridique livrerait ses conclusions sur la manière de lever l’état d’urgence en vigueur depuis mars 1963. Une mesure dilatoire qui n’a échappé à personne. Lundi pourtant, la presse syrienne laissait entendre qu’une loi de remplacement serait déjà proposée cette semaine.

Professeur émérite de l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman, Elizabeth Picard relève que Bachar el-Assad, qui refuse de réformer son pays sous la pression extérieure a tenu un discours lénifiant à la nation pour «ne pas perdre la face». Mais au vu du peu d’effet que son message à la nation a produit sur la contestation, il a dû parer au plus pressé et répondre à la très forte demande des Syriens pour plus de liberté.

Elizabeth Picard reconnaît que le président syrien avait en partie anticipé les risques de contagion du printemps arabe en rappelant, dès janvier, des généraux alaouites d’Hafez el-Assad que Bachar avait pourtant écartés en prenant le pouvoir. Il a aussi pris plusieurs décrets mineurs pour renforcer l’impunité des «services» de l’Etat confrontés aux coups de boutoir des protestataires. Le régime syrien reste néanmoins dans la réaction aux événements. Elizabeth Picard s’en explique: «La Syrie a été véritablement assiégée entre 2003 et 2005, en raison des sanctions commerciales américaines, de la résolution 459 de l’ONU adoptée en 2004 enjoignant Damas à évacuer ses troupes du Liban et enfin des soupçons nourris à l’égard de la Syrie après l’assassinat de l’ex-premier ministre libanais Rafic Hariri. Mais après le retournement dû à la guerre du Liban en 2006, il s’est considéré comme le vainqueur de la donne régionale, avec un sentiment d’impunité.»

L’autocrate syrien n’a cependant pas profité de cette période de «légitimité maximale» auprès des Syriens et plus largement du monde arabe pour mener des réformes internes. Professeur d’histoire du Moyen-Orient à la Trinity University de San Antonio, David Lesch a rencontré à plusieurs reprises Bachar el-Assad. Même si le président syrien a exercé comme ophtalmologue à Londres et s’est en partie occidentalisé, «il reste façonné par son environnement et son héritage syriens. On a surestimé sa capacité d’apporter des changements drastiques.» Après les promesses du «Printemps de Damas» de 2001, le régime s’est figé.

En revenant de Londres, Bachar el-Assad est pourtant animé de bonnes intentions. Féru d’informatique, il crée d’emblée la Société informatique syrienne, veut distribuer des ordinateurs à toutes les écoles. Une modernisation informatique qui lui coûte cher aujourd’hui, des appels sur Facebook insistant pour un changement de régime. «Bachar est un modernisateur, mais pas un réformateur», précise pourtant Elizabeth Picard. De fait, les initiatives caritatives de son épouse Asma, 35 ans, Syrienne née à Londres, ne compensent pas les graves lacunes dans les secteurs de la santé, de l’éducation et des infrastructures publiques.

Lâcher du pouvoir

Celle que le magazine Vogue décrit comme la plus «séduisante et irrésistible des premières dames» a en tout cas une influence sur l’image de dirigeant moderne que veut se donner le président syrien, alaouite (chiite) qui s’est déjà rendu en pèlerinage à la Mecque. Son pouvoir est pourtant parmi les plus répressifs de la région. Pour Elizabeth Picard, l’autonomie de Bachar el-Assad est très relative et très liée au clan familial. Son frère Maher contrôle la garde présidentielle et la 4e armée qui a repris les choses en main à Deraa. Son beau-frère Assef Chawkat occupe une position clé dans la Sécurité générale, le richissime cousin Rami Makhlouf détient d’importants leviers de l’économie et sa belle famille Akhras, très influente, est un vrai partenaire du pouvoir. «Ce groupe maintient Bachar au pouvoir, souligne Elizabeth Picard. C’est sûrement ce clan qui l’a poussé, lui qui n’a aucune expérience militaire, à réprimer durement les manifestations.» Sa chance, estime David Lesch, serait «paradoxalement de lâcher du pouvoir pour le conserver.»

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