La salle de conférence de l’Université de Damas est bondée. Le public est acquis à sa cause. Lundi, Bachar el-Assad s’est adressé pour la troisième fois à la nation depuis le début des révoltes en Syrie à la mi-mars. Le discours du président devait être l’occasion d’apaiser une situation explosive en Syrie. L’objectif n’est visiblement pas atteint. Peu après l’allocution du chef de l’Etat, les manifestations d’opposants se sont multipliées dans plusieurs villes syriennes, Alep, Homs, Hama, Lattaquié ou encore dans les localités de Saraqeb et Kafar Noubl dans le gouvernorat d’Idleb.

Pour expliquer les violences qui ravagent le pays depuis plus de trois mois, Bachar el-Assad a fourni une explication à laquelle beaucoup d’autocrates recourent quand ils n’ont d’autres arguments à faire valoir: la Syrie est victime d’un «complot». «Les complots, a-t-il soutenu, sont comme des microbes qu’on ne peut éliminer, mais qui nécessitent que l’on renforce notre immunité.» Il a néanmoins tenu à distinguer les manifestants qui expriment des revendications «légitimes» et les saboteurs. Bachar el-Assad n’a pas nommément cité l’origine des «microbes», mais il faisait sans doute référence aux traditionnels ennemis supposés de la Syrie, les salafistes, les extrémistes sunnites, le camp Hariri au Liban…

Costume et cravate sombres, le président syrien, peu charismatique, a l’air grave, voire figé. Même si son épouse Asma l’a aidé à moderniser son image, il donne toujours l’impression d’être dans un monde auquel il ne s’adapte pas. Comme s’il subissait toujours le fait d’avoir été propulsé de façon inattendue à la présidence syrienne à la mort de son père Hafez alors que ce destin aurait dû être réservé à son frère aîné Bassel, mort en 1994 dans un accident de la circulation. Les mots, eux, restent néanmoins explicites. Bachar el-Assad n’a pas l’intention de baisser la garde face à un soulèvement populaire qui a fait plus de 1300 morts, selon les ONG syriennes. Bien que l’armée ait connu des défections, elle demeure un soutien indéfectible au pouvoir. Les responsables militaires étant très liés au clan Assad, une chute du régime signifierait aussi la leur. «L’armée demeure très loyale et puissante. L’opposition reste, elle, très faible, relève Joshua Landis, professeur associé de l’Université d’Oklahoma. Je ne vois pas une victoire proche des opposants.»

Le discours de lundi n’en demeure pas moins aussi décevant que les précédents. L’autocrate a appelé au «dialogue national» pour modifier la Constitution de la République syrienne. Mais hors de question que cette réforme soit menée alors que règne toujours le «chaos» dans la rue syrienne. Ces derniers jours, le chaos a eu pour théâtre la région de Jisr al-Choughour, où le régime a envoyé ses chars et hélicoptères mater la rébellion. Il s’en est suivi un exode massif de Syriens en Turquie voisine.

Même si aucun signal concret n’a été donné au cours de l’allocution, le président syrien a admis pour la première fois vouloir s’atteler à modifier une charte fondamentale, en particulier à un article qui suscite depuis près de quarante ans l’ire de l’opposition: la clause 8 qui garantit au Baas d’être le «parti dirigeant de l’Etat et de la société». C’est en effet en 1963 que le parti Baas prend les rênes du pays lors de la prise du pouvoir par la junte militaire. «Le problème, explique Joshua Landis, c’est qu’une abrogation de cet article n’est pas possible politiquement. Cela rendrait une réélection du président très improbable.»

L’opposition syrienne est en réalité habituée à entendre la même antienne selon laquelle le pouvoir veut mener des réformes. En succédant à son père en juillet 2000 à la tête du pays, Bachar el-Assad avait déjà promis «la démocratie» avant de préciser qu’il avait été mal compris. En 2001, le printemps de Damas avait fini par être écrasé. Le 30 mars dernier, lors de sa première allocution, aucune réforme en vue. Le 16 avril, il a promis l’abrogation de l’état d’urgence en vigueur depuis 1963. Il a tenu promesse, mais il a parallèlement violemment réprimé la contestation qui a commencé à se propager depuis Deraa, ville à la frontière de la Jordanie.

Héraut du «front du refus», de la résistance aux Américains et Israéliens pendant les années 2000 qui lui a donné une légitimité tant en Syrie que dans le monde arabe, Bachar el-Assad a «atteint un point de non-retour», estime le ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé après le discours du président syrien. Son homologue allemand n’est pas plus tendre: l’allocution de l’Université de Damas reste «le discours d’un incorrigible qui n’a apparemment pas compris les signes du temps». A Luxembourg, prenant le contre-pied d’un Conseil de sécurité de l’ONU tétanisé par la menace de veto russe, l’Union européenne a durci le ton, promettant de renforcer les sanctions (gel d’avoirs et interdictions de visa) qui touchent actuellement 23 caciques du régime et qui pourraient être étendues à une quinzaine d’autres responsables.