Ikea, Air France, Panasonic… Lorsqu’il égrène la liste de ses clients, le visage de Michal Sadowski s’illumine. «Nous sommes une entreprise globale», se réjouit ce trentenaire. Brand24, la start-up qu’il a créée voilà deux ans, développe un outil ultra-simple permettant aux entreprises de suivre leur réputation sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, Brand24 emploie trente salariés, et son chiffre d’affaires devrait dépasser le million d’euros cette année. Une success story comme on en compte par dizaines dans la Silicon Valley, en somme. Michal a d’ailleurs vécu aux Etats-Unis après ses études d’ingénieur. C’est pourtant en Pologne, son pays d’origine, qu’il a choisi de créer sa start-up. «Aujourd’hui, c’est l’endroit idéal pour réussir», assure-t-il. Avant de conclure, sourire aux lèvres: «Le prochain Skype sera polonais.»

A quelques pas de son bureau, au cœur de Varsovie, d’immenses lettres rouges se dessinent sur un panneau blanc: «Vingt-cinq ans de liberté.» Des affiches comme celles-ci sont placardées un peu partout dans la ville. Et pour cause: mercredi 4 juin, la Pologne célèbre l’anniversaire des premières élections législatives partiellement libres, en 1989, sonnant la sortie du bloc communiste. «A l’époque, notre économie était ravagée», se rappelle Witold Orlowski, conseiller économique chez PricewaterhouseCoopers, à Varsovie.

Les transformations que le pays a connues depuis, accélérées par l’entrée dans l’Union européenne en 2004, sont spectaculaires. Entre 2008 et 2013, le PIB a progressé de 20% – la plus forte hausse de l’UE –, les exportations ont bondi de 9,8% par an, plus de 1500 km de routes ont été restaurées grâce aux fonds structurels européens… La Pologne est le seul pays d’Europe qui n’est pas tombé en récession en 2009. Et elle devrait enregistrer une croissance de 3,1% cette année. «Des pays de l’ex-bloc soviétique, c’est la Pologne qui s’en sort le mieux», constate Christopher Dembik, économiste à Saxo Banque.

Revers de la médaille: si l’ouverture des frontières a permis l’entrée de capitaux étrangers, elle a également déclenché une nouvelle vague d’émigration, comme celles que connaît régulièrement le pays depuis le XIXe siècle. Deux millions de Polonais ont ainsi plié bagages depuis 2004. «Nous avons formé bien plus de diplômés du supérieur que ce que notre marché du travail était capable d’absorber», explique Pawel Strzelecki, spécialiste de la démographie à l’Ecole des hautes études commerciales de Varsovie. Loin du cliché du plombier polonais, beaucoup de ces jeunes diplômés sont partis pour Londres, Berlin ou Dublin, afin de profiter de salaires plus élevés.

Plus peur de rentrer

Pawel Sypniewski, 33 ans, était l’un de ces émigrés. En 2008, il a posé ses valises à Londres, pour travailler dans une agence de marketing. Il imaginait faire sa vie là-bas. Jusqu’au jour où il croqua dans un macaron. «Un collègue français nous en avait ramenés: le coup de foudre!» raconte-t-il. «Je me suis dit: les Polonais ne connaissent pas ces gâteaux, c’est une formidable opportunité.» Il prend des cours de cuisine pour apprendre à confectionner la spécialité française. Puis rentre à Varsovie. Avec un ami, Mikolaj Paszkowski, il lance début 2013 Sucré, sa marque de macarons. «A l’époque, mon père m’a pris pour un fou», sourit Pawel. Aujourd’hui, les deux créateurs sont sur le point d’ouvrir leur quatrième boutique à Varsovie. Et ils songent déjà à s’attaquer au marché allemand.

Quelque chose est en train de changer en Pologne. Comme Pawel, Mikolaj et Michal, de Brand24, des jeunes qui ont profité à plein de l’ouverture des frontières pour partir vivre ou étudier à l’étranger, n’ont plus peur de rentrer au pays pour créer leurs business. Quelques dizaines ont déjà sauté le pas. Des pionniers, qui espèrent être rapidement suivis par d’autres. «Avant, le rêve polonais était l’émigration», explique Zuzanna Stanska, 27 ans. «Aujourd’hui, c’est de construire quelque chose ici.»

Après son diplôme d’histoire de l’art, cette jeune femme aux longs cheveux blonds a travaillé dans les musées de Rome. Puis elle a lancé DailyArt à Varsovie, une application qui permet de recevoir une œuvre d’art par jour sur son mobile, téléchargée près de 100 000 fois. Après un an au Canada, Wojtek Mikucki est rentré pour créer Visuu.com, une application permettant de scanner et stocker des documents, via son smartphone. Monika Zochowska et Ewa Dudzic, elles, ont lancé Glov, un gant démaquillant naturel qui s’arrache en France…

Le point commun de ses créateurs? Outre les voyages, cette génération «auberge espagnole» n’a aucun souvenir de l’époque communiste. «Nous sommes la première vague d’entrepreneurs qui a grandi avec le sentiment de pleinement prendre part au monde», explique Lukasz Szpaderski, 28 ans, fondateur d’Optifine, une société de conseil. «Nous n’avons pas les complexes de nos parents», ajoute Wojtek Mikucki. «Au Canada, j’ai compris que les Polonais sont aussi compétents que les Américains: s’ils peuvent créer Google et Facebook, pourquoi pas nous?»

Comme lui, nombreux sont ceux qui réalisent aujourd’hui le potentiel de leur pays: une main-d’œuvre qualifiée et moins chère que dans le reste de la zone euro, des infrastructures opérationnelles, un marché de 38 millions de consommateurs… «La Pologne change vite: ce qui n’était pas possible il y a cinq ans l’est aujourd’hui», explique Monika Zochowska. «Il est temps de faire profiter notre pays de ce que nous avons appris à l’étranger.»

«Voyager dans le futur!»

Offrir à la Pologne ce que leurs voyages leur ont apporté: tous ont ce même désir chevillé au corps, mêlant fierté de leurs origines et implacable soif de succès. «Nous partons de rien puisque nos parents, communisme oblige, n’avaient rien: notre appétit de faire nos preuves est un puissant moteur», confie Michal Sadowski, se souvenant de son premier voyage en Allemagne, dans les années 1990. «J’avais l’impression de voyager dans le futur! Je suis fier du chemin qu’a parcouru mon pays depuis, et je veux contribuer à sa réussite.»

Créer une entreprise en Pologne n’est pourtant pas de tout repos. Un parcours du combattant, même. Certes, depuis dix ans, le gouvernement a allégé les procédures administratives, tandis qu’entre les aides européennes et le développement de fonds d’investissement, trouver des financements n’est plus un problème. Sans parler des salons start-up qui se multiplient à Varsovie et Cracovie…

Mais il manque encore au pays l’essentiel: la culture entrepreneuriale. Un véritable écosystème où les jeunes créateurs pourraient profiter de conseils, coaching, pratiquer le réseautage… «Nous n’avons pas de mentor», résume Kamila Sidor, 30 ans, créatrice d’un réseau d’entrepreneuses. En la matière, les écoles de commerce et d’ingénieur polonaises sont encore à la traîne. «Là aussi, on part de zéro.»

Pour compenser, les jeunes créateurs se serrent les coudes. «On se transmet les bons tuyaux et les contacts clés», témoigne Monika Zochowska. L’année dernière, elle a ainsi accompagné les échantillons de produits envoyés à ses investisseurs potentiels de quelques macarons Sucré, histoire de mettre le pied à l’étrier aux deux créateurs de la marque. Lukasz Szpaderski, lui, monte un réseau d’entrepreneurs au sein de l’école de commerce de Varsovie dont il est diplômé, afin de faire profiter les élèves de son expérience.

De son côté, Kamila Sidor organise des après-midi de «réseautage» réservé aux créatrices de start-up. «Elles ont besoin qu’on leur apprenne comment vendre leurs projets: dans l’éducation polonaise, les femmes ne sont pas censées prendre des initiatives.» Depuis 2011, elle a déjà organisé 75 de ces «meetings» baptisés Geek Girls Carrots. La formule fonctionne d’ailleurs si bien qu’elle essaime à Berlin, Londres et Seattle!

Conscient des lacunes en la matière, le gouvernement travaille sur des mesures pour soutenir les créateurs. Sur les 70 milliards d’euros de fonds structurels européens que recevra la Pologne entre 2014 et 2020, 10 milliards seront consacrés à l’innovation. Objectif: développer cet écosystème dont ont besoin les start-up pour grandir. «Nous aimerions faire venir plus de capital-risqueurs étrangers afin que les investisseurs polonais puissent s’inspirer de leurs bonnes pratiques», cite ainsi Marcin Piatkowski, à la Banque mondiale, qui conseille le gouvernement sur ces points.

Parmi les autres programmes envisagés: inviter des enseignants d’autres pays dans les universités afin d’ouvrir les esprits. Ou encore, mettre en place des incitations pour faire revenir la diaspora. Même si les 2 millions de Polonais partis depuis 2004 ne reviendront pas tous, le pays ne tardera pas à attirer les talents d’autres nationalités, séduits par le dynamisme économique, estime M. Piatkowski. Qui prend les paris: «Après des décennies d’histoire douloureuse, la Pologne sera un jour une terre d’immigration.»