En bas de sa lettre, Joanna, 14 ans, a dessiné un GI et un drapeau américain. Au-dessus, les phrases de l'adolescente sont identiques à celles des dizaines d'autres courriers collectés par les écoles du Texas et épinglés sur les murs du Camp Eagle. «Cher soldat. Tu as choisi de risquer ta vie pour défendre des enfants comme moi. J'espère que tu ne seras pas blessé et que tu anéantiras les ennemis des Etats-Unis.» Une nouvelle après-midi d'attente commence pour les 27 hommes de la compagnie Alpha. La chaleur de l'été irakien écrase cette ancienne prison du régime de Saddam, reconvertie en caserne. Autour de la grande table jonchée de vieux journaux et de bouteilles d'eau vides, le sergent Ernesto Avalos distribue ses consignes pour la prochaine patrouille. Vétéran de la première division de cavalerie en charge de Bagdad depuis la mi-mars, ce fils d'immigrés mexicains a vingt ans d'armée à son compteur. Il a connu la première guerre du Golfe, Panama et la Somalie. Face à lui, les visages sont moins jeunes qu'à l'ordinaire. Unité d'élite depuis les guerres indiennes du XIXe siècle, la «First Cav» est ce que l'Amérique en conflit peut a priori offrir de mieux. Elle devrait rester sur place un an. Un choix idéal, sur le papier, pour assurer le quadrillage délicat de Sadr City, cet immense faubourg populaire chiite de la capitale irakienne aux mains de la milice du jeune chef religieux radical Moqtada al-Sadr.

L'histoire, pourtant, a très vite dérapé pour la «First Cav». Arrivée en Irak un an après la chute de Saddam Hussein, elle s'y est aussitôt enlisée. L'éruption de violence du mois d'avril a transformé Camp Eagle (le camp de l'aigle) en forteresse assiégée. Constamment arrosés de tirs ou de roquettes, les soldats de la compagnie Alpha ne peuvent plus poser le pied sur un trottoir de Sadr-City sans risquer d'y perdre la vie. Les seules sorties autorisées de nuit sont celles des blindés Bradley, desquels les GI ne sortent que pour faire feu.

Conçue pour accourir en cas d'attentat ou d'attaque contre la police irakienne, la force de réaction rapide à laquelle ils appartiennent a perdu cinq hommes et affiche plus de 30% de blessés. Des obus de mortiers tirés des ruelles voisines s'écrasent chaque jour devant leurs cantonnements. «J'ai l'impression de revivre la Somalie, lâche le sergent Avalos, dont la tache consiste à piloter le Bradley de tête. En quelques minutes, tout peut dégénérer. Sadr-City est un volcan.»

Incompréhension

Le résultat est éloquent. Isolé des rues sales au bitume défoncé par une haute palissade de béton et des kilomètres de barbelés, Camp Eagle est une petite Amérique, otage de l'Irak et des promesses de la Maison-Blanche. «Si ces gens-là voulaient vraiment de nous, ils ne nous tireraient pas dessus», s'énerve un autre sergent, Mathew Mercado, lui aussi d'origine latino. Mathew et Ernesto ont la douleur irakienne gravée en eux. Début avril, deux de leurs meilleurs copains, Robert Arsiaga et Israël Garzia, sont tombés sous les balles des miliciens de l'Armée du Mehdi, la milice d'Al-Sadr. Leurs femmes respectives ont assisté les veuves jusqu'au cimetière de Fort Hood, le QG texan de la division: «Nous sommes là depuis juste deux mois et nous ne savons plus quoi penser, rumine Avalos. Je reste persuadé que notre mission est juste. Nous défendons la démocratie. Je suis sûr aussi que beaucoup d'Irakiens nous soutiennent. Malheureusement, nous ne sommes pas arrivés à nous faire comprendre.»

Reconstruction volée

Le lieutenant-colonel Peter Volensky est le patron du camp. Sous la chaleur écrasante, cet officier supérieur grand et maigre crache une chique de tabac avant de répondre. «Nous allons gagner parce que nous allons tenir notre parole. L'Irak sera restitué aux Irakiens le 30 juin prochain. Nous resterons pour aider, pas pour occuper le pays», assène-t-il, énumérant les millions de dollars alloués à la reconstruction et distribués par son bataillon. Refrain connu, mais tragiquement confiné derrière les palissades.

Bien organisés, les miliciens chiites d'Al-Sadr ont volé aux Américains leur reconstruction. En avril, le premier acte de leur révolte a été le pillage du bureau des affaires civiles de la «First Cav». Son responsable irakien a été égorgé en pleine rue puis pendu par les pieds à un poteau électrique. Depuis, le bureau en question est vide, occupé seulement jour et nuit par des GI cernés de toutes parts. Leur deuxième acte est de s'approprier toutes leurs réalisations. Des que les blindés tournent les talons, les nouvelles conduites d'égouts ou les stations de pompage acheminées par la coalition deviennent des butins de guerre. L'Armée du Mehdi en contrôle la maintenance et l'utilisation. Dans l'ombre, les religieux et leurs sicaires traquent les collaborateurs des Américains, pourchassent leurs traducteurs ou les forcent à révéler les mouvements de troupes, pour tenir les patrouilles dans leur ligne de mire. Les enfants signalent de la main le passage des chars et des Humvee. Les femmes cachent les kalachnikovs sous leur abaa noire. Seul le blindage de leurs chars et la nette diminution du nombre de leurs patrouilles protègent encore les hommes de la compagnie Alpha de combats urbains sans merci.

La passation de pouvoirs du 30 juin n'est pas populaire au Camp Eagle. Prêts à mourir pour les Etats-Unis, les boys de la première division de cavalerie n'ont guère envie d'aller au feu pour un gouvernement irakien si pointilleux sur sa souveraineté. «Les seuls Irakiens que j'ai vus crier de joie depuis mon arrivée sont ceux qui dansaient devant le corps d'un de nos traducteurs», peste le sergent Mercado.

Des brancards pour le pire

Michael Kamber, un photographe du New York Times incorporé à l'unité depuis deux semaines, acquiesce. Il a vu leurs blessures, leurs morts, leur peine: «Ces types sont de bons soldats. Je les ai vus cesser le feu parce qu'il y avait des femmes et des enfants près des combattants armés qui leur tiraient dessus. Tous les GI ne se comportent pas comme les tortionnaires de la prison d'Abou Ghraib.»

Sauf que l'engrenage n'est déjà plus possible à arrêter. Il faut avoir vu le soulagement sur le visage des soldats de la compagnie Alpha, informés in extremis de l'annulation d'une patrouille, pour comprendre combien la peur dicte leurs gestes et, souvent, leurs erreurs. Symbole d'un Irak qui ne leur pardonne plus rien, même la muraille de béton qui les protège a des allures de cercueil. Près de l'entrée de Camp Eagle, menacé par les attentats, les seuls objets tolérés sont une dizaine de brancards. En prévision du pire…