Contre ce flot incessant, la plus puissante armée du monde ne peut rien. «Chaque jour, nos traducteurs reviennent avec de nouvelles rumeurs sur le prétendu sort de Saddam Hussein ou sur tel ou tel massacre qu'auraient commis nos troupes», déplore à Bagdad la capitaine Holy Meeker, l'une des attachées de presse de la première division blindée américaine. «Plus nous démentons, plus le mensonge prend de l'ampleur…»

Les GI's en patrouille dans les villes irakiennes n'ont pas pour seul ennemi les partisans présumés du dictateur déchu. Ils doivent aussi naviguer à vue au milieu d'un marécage de fausses informations, de théories du complot avidement reprises par la population et relayées par beaucoup de nouveaux journaux à sensation. La presse en Irak était hier muselée, aux mains de Saddam Hussein et de ses deux fils, Udaï et Qusaï. L'éclosion, depuis la chute de la dictature, de multiples publications financées par des hommes d'affaires, des partis politiques et quelques rares groupes de presse basés à l'étranger – c'est le cas d'Al Azzam, le quotidien le plus crédible, publié depuis Londres – a transformé la rue en tribune. Chaque journal y va de son information exclusive, ou prétendue telle: «Un quotidien a annoncé sans le moindre début de preuve à la fin juin l'arrestation du numéro deux de l'ancien régime, Taha Yassine Ramadan, explique un kiosquier. Résultat: plusieurs membres de sa tribu ont décidé de prendre les armes. Une embuscade a suivi. Deux GI's ont été tués.»

La star incontestée des rumeurs irakiennes est bien sûr Saddam Hussein. Depuis sa dernière apparition publique – ou celle d'un de ses sosies – à Bagdad le 4 avril, dans le quartier de Mansour, l'ex-raïs hante son pays. Une rumeur insistante prétend qu'il a cherché à s'exiler en Syrie, avant d'être repoussé par les autorités de Damas. Un chef de tribu de la région frontalière, Hamis Hawas al-Sedid, affirme même que Saddam est venu trouver refuge chez lui, en son absence. Confirmation impossible.

A tout seigneur, tout honneur: Saddam est aussi réputé avoir subi une opération chirurgicale dirigée par un professeur suédois. Son nouveau visage lui permettrait de se promener dans Bagdad au nez et à la barbe des occupants. D'autres «sources» affirment encore qu'il a été vu récemment dans la capitale, et que des Bagdadis criaient des chants en son honneur quand les soldats de l'US Army sont arrivés sur place. D'anciens membres de ses services secrets affirment pour leur part qu'il se cacherait dans des grottes de la région sunnite de Fallujah-Ramadi. De quoi attiser le doute et handicaper l'administration américaine qui, en mettant la tête du dictateur à prix 25 millions de dollars, n'a fait que confirmer l'importance cruciale de sa capture pour la suite des opérations en Irak.

La plus tenace des rumeurs est toutefois celle qui accuse les Américains de tout manipuler. A en croire ses colporteurs, Washington aurait tout organisé: la disparition de Saddam, celle de ses fils, l'enregistrement des cassettes audio attribués à l'ex-maître de Bagdad: «N'oubliez pas que Saddam Hussein est un enfant de la CIA, assène Zakir Hussein, un médecin. Pendant la guerre contre l'Iran, il prenait ses ordres à la Maison-Blanche…» A Bagdad, certains prétendent même savoir, de source sûre, que Saddam se trouve avec ses fils en Russie, ou en Biélorussie, dans une datcha prêtée par Vladimir Poutine à la demande de George Bush.

Tout cela n'a évidemment aucun sens. Les informations sont grossies, déformées, inventées. Mais dans la capitale privée d'électricité et exaspérée par la lenteur de la reconstruction, ces scénarios apocalyptiques font les délices d'une population que la coalition américano-britannique a toujours du mal à contrôler.