Un spectacle d'horreur et de désolation. Entre les squelettes carbonisés des trois voitures piégées gisent des petites bicyclettes roses et rouges, complètement désarticulées. «Les enfants qui chevauchaient gaiement ces vélos sont morts. Pourquoi? Pourquoi?», gémit un vieux Bagdadi, en contemplant les dégâts. Selon un bilan provisoire, on recensait en fin de journée plus d'une quarantaine de morts, dont 38 enfants et environ 200 blessés.

«Crime innommable»

L'attaque, survenue en plein jour dans le quartier populaire d'Al-Amel, a été dévastatrice. Selon certains témoignages, elle s'est produite au passage d'un convoi américain. Mais concrètement, elle a touché une petite cérémonie d'inauguration d'une station de pompage de l'eau, où avaient été conviés les bambins du coin. «C'est un crime innommable», se lamente Ahmad Adel, 30 ans, ouvrier dans une fabrique voisine de ciment. «Je suis pour la résistance contre l'occupant, dit-il. Mais cet acte, ce n'est pas de la résistance, c'est du terrorisme.»

Sur le lieu du carnage, la tension est à son maximum. Les commentaires fusent dans tous les sens. Y compris en faveur des auteurs de l'attentat. «Les criminels qui ont frappé sont des gens qui se battent légitimement contre l'occupation américaine. Si les Américains n'avaient pas envahi notre pays, ces attaques n'existeraient pas», essaye de justifier Fouad Rassoul, un habitant des environs. Et d'ajouter, en fronçant les sourcils: «Les islamistes disent que de telles attaques sont halal (permises par la religion). Après tout, ils ont raison, car il faut bien se battre d'une manière ou d'une autre contre les occupants.»

Depuis plusieurs semaines, ce genre de discours est de plus en plus courant dans la capitale irakienne. Au passage des Humvee américains, les regards se noircissent et les badauds changent de trottoir, en prédisant une attaque. Si elle se produit, une foule en délire se masse systématiquement autour de la carcasse en hurlant des slogans contre les Etats-Unis. A Bagdad, même l'étranger qui circule dans la rue est désormais regardé de travers, et régulièrement assimilé à un «espion à la solde de l'Amérique».

A travers le pays, la spirale de la violence est devenue incontrôlable. Hier, dans la matinée, un soldat américain et deux policiers irakiens ont été tués et 13 autres personnes blessées dans l'explosion d'une autre voiture piégée près d'une base américaine à la sortie ouest de Bagdad. Un soldat de la force multinationale a également trouvé la mort et sept autres ont été blessés par le tir d'une roquette, dans la capitale irakienne. Sans compter d'autres «attaques routinières», comme cet attentat à la voiture piégée, survenu à Tall Afar, une ville du nord de l'Irak, ou encore l'attaque armée contre des policiers de Mossoul.

Débordés par le calendrier électoral qu'ils mettent un point d'honneur à maintenir à la date fixée – janvier 2005 –, les membres du gouvernement provisoire s'efforcent de garder, en apparence, la tête haute. «Faire face au terrorisme international n'est pas une tâche facile, y compris pour un Etat aussi compétent que l'Amérique. On assiste à une augmentation des attaques à Bagdad et dans les villes environnantes. C'est, entre autre, une réponse à la prise de responsabilité des nouvelles autorités irakiennes. C'est pourquoi vous voyez un regain d'attaques contre les policiers et les centres de recrutement», remarquait hier Bahram Saleh, le vice-premier ministre irakien, dans une apparition devant la presse, réunie au Palais des Congrès de Bagdad. «Je tiens néanmoins à rappeler, a-t-il poursuivi, qu'en dépit de ces attaques, le nombre de recrues volontaires ne cesse d'augmenter. Les médias, bien sûr, se concentrent sur les voitures qui explosent. Il est pourtant important de préciser que nos jeunes forces armées en ont également interceptées et désamorcées un grand nombre.»

Mais pour Ahmad Adel, comme pour beaucoup d'Irakiens, il ne faut pas se voiler la face. «Tant que les Américains resteront sur notre territoire, le bruit des bombes continuera à résonner en Irak.»