Asie

Le bal des deux Corées

Kim Jong-un est devenu le premier dirigeant nord-coréen à franchir la ligne de démarcation. De part et d’autre, on veut croire au début d’une «nouvelle ère»

Quelle journée ! Assumons une part de naïveté pour croire qu’elle marque le début d’une «nouvelle ère», comme l’ont dit vendredi Kim Jong-un et Moon Jae-in, les dirigeants de la Corée du Nord et du Sud. Et pour se persuader que des paroles fortes peuvent être suivies d’effet dans cette péninsule où les occasions, les mots et les gestes historiques n’ont pas manqué depuis l’armistice de juillet 1953. Tout comme les ratés et les risques d’une guerre annoncée comme imminente il y a encore quelques mois.

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Vendredi, une page s’est probablement ­tournée autour de la ligne de démarcation (DMZ). «Nous déclarons solennellement devant les 80 millions de personnes de notre nation et le monde entier qu’il n’y aura plus de guerre dans la péninsule», a affirmé Moon Jae-in après avoir signé la «déclaration de Panmunjom» avec Kim Jong-un. Il a également annoncé l’«objectif partagé de la dénucléarisation complète de la péninsule» et le projet de «faire de la DMZ une zone de paix».

Nous devons être responsables de notre propre histoire

Kim Jong-un, leader de la Corée du Nord

Lors de cette journée riche en symboles, Moon a fait applaudir le dirigeant du Nord pour le rôle qu’il a joué dans ces retrouvailles. Qui l’eût cru sept mois plus tôt, quand le régime de Pyongyang procédait à son sixième et plus puissant test nucléaire et dégainait des missiles balistiques intercontinentaux ? Vendredi, les deux leaders se sont chaleureusement donné l’accolade puis se sont retrouvés devant les caméras pour commenter cette déclaration. Jamais Kim ne s’était livré à un tel exercice public lors d’une conférence de presse –  sans questions des journalistes  – et jamais deux dirigeants coréens ne s’étaient laissés aller à tant d’effusions lors des précédents sommets.

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En juin 2000 puis en octobre 2007, les présidents sud-coréens Kim Dae-jung (qui recevra le Prix Nobel de la paix quelques mois plus tard) et Roh Moo-hyun s’étaient rendus à Pyongyang pour rencontrer Kim Jong-il, le père de Kim Jong-un. «A cette occasion, on avait découvert qu’il avait beaucoup de charisme, plaisantait avec les journalistes, mais il était resté chez lui», raconte un diplomate sud-coréen. Cette fois, le troisième représentant de la dynastie des Kim a fait le déplacement jusqu’à Panmunjom, enjambant la DMZ pour fouler le sol du Sud. Une première pour un dirigeant du Nord. Et une réussite pour casser l’image d’Epinal du royaume ermite.

Le «même sang»

D’une voix grave, depuis un pupitre planté devant la Maison de la paix, Kim Jong-un a pris la parole peu après 18 heures. En parlant des «frères» coréens qui ont le «même sang» et «une histoire» en commun, il a évoqué une «nouvelle route» pour «un pays», avant de se raviser et d’imaginer le «futur des deux pays». «Nous devons être responsables de notre propre histoire», a poursuivi Kim. Et cette phrase est moins anodine qu’il n’y paraît. Car depuis la colonisation japonaise en 1910, la péninsule a trop souvent été victime d’un jeu d’influences entre les grandes puissances de la région et les Etats-Unis. Certains Coréens aiment à citer un proverbe ancien : «Quand les baleines dansent, les crevettes trinquent.»

L’idée est d’examiner les sujets de discussion qui seront abordés lors de la rencontre entre Trump et Kim. C’est à ce moment que les choses vont se concrétiser

Cheong Seong-Chang, spécialiste du régime de Pyongyang à l’Institut Sejong de Séoul

Vendredi, les crevettes se sont retrouvées en évoquant «l’unification» et la «réconciliation» nécessaires, comme l’a dit Kim Jong-un. Il n’a pas caché qu’il y «aura des difficultés». Et ce troisième sommet inter-coréen n’est pas rentré dans le détail des sujets : Séoul l’avait d’ailleurs souligné, en indiquant qu’il fallait d’abord se parler, se retrouver. «L’idée est d’examiner les sujets de discussion qui seront abordés lors de la rencontre entre Trump et Kim. C’est à ce moment que les choses vont se concrétiser, expliquait jeudi Cheong Seong-Chang, spécialiste du régime de Pyongyang à l’Institut Sejong de Séoul. Kim Jong-un n’a aucune raison de prononcer unilatéralement sa dénucléarisation avant que les négociations commencent.» Et d’avancer que Pyongyang n’a pas d’autre choix que d’abandonner ses armes pour sauver son «économie menacée de blocus face aux sanctions».

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Kim Jong-un, jeune et avide de changement

Tout cela a peut-être un air de déjà vu et déjà promis. Avant celle de Panmunjom vendredi, Pyongyang et Séoul avaient signé des déclarations communes en 1991, 2000 et 2007. Mais Kim, Moon et Trump sont très différents des leaders du passé. Les présidents américain et sud-coréen viennent d’arriver au pouvoir et sont donc susceptibles de pouvoir suivre et peser sur les décisions qu’ils vont prendre. Inconnu et presque moqué à son arrivée au pouvoir en décembre 2011, Kim Jong-un est un leader jeune et avide de changement. A la grande différence de son père, Kim Jong-il, dirigeant malade et peu enclin aux grandes réformes lors de sa «politique du rayon de soleil» dans les années 2000.

«Kim Jong-un s’est montré plus malin que la vieille garde du parti en Corée du Nord, juge Andreï Lankov, historien russe et spécialiste des Corées à l’Université Kookmin de Séoul. Avec brutalité, il a éliminé tous ceux qui menaçaient son autorité pour établir son pouvoir personnel. Et il a été aussi plus malin que les Américains, en arrivant à discuter directement avec eux et probablement en s’asseyant à la table des discussions avec Trump dans les prochaines semaines. De ce point de vue, c’est un modèle de réussite.» Vendredi, Donald Trump s’est exclamé que la «guerre de Corée s’achève. Les Etats-Unis et son peuple formidable devraient être très fiers de ce qui se déroule maintenant en Corée !» Il n’est pas interdit de penser qu’il a joué – consciemment ? – un rôle certain dans ces retrouvailles. Et dans cette journée historique.

«Heureux de vous voir»

Elle a démarré par une image. Des visages, des femmes et des hommes derrière des portes vitrées. Il va arriver. Il est 9 h 30. Grâce aux caméras du Sud, nous sommes face au bâtiment Panmungak, dans la partie nord de la ligne de démarcation. La porte s’ouvre, des hommes de la sécurité – costumes sombres et cheveux ras, chemises blanches et cravates bleues – dévalent les marches. Il est au milieu des cerbères. Dans la salle de presse installée en banlieue de Séoul résonne une acclamation sourde : Kim Jong-un. Dans son costume noir et rayé, il descend les marches, encadré par sa garde rapprochée.

Au Sud, le président Moon Jae-in patiente entre les baraques bleues où fut signé l’armistice le 27 juillet 1953. Kim arrive tout sourire devant Moon. C’est la première rencontre entre les deux dirigeants. «Je suis heureux de vous voir», dit le Sud-Coréen. «Je ne peux pas m’empêcher d’être ému au moment où nous nous rencontrons dans ce lieu historique. Et c’est aussi très émouvant que vous, Monsieur le Président, soyez venu à Panmunjom, sur la ligne de démarcation, pour m’accueillir», lui répond Kim dont les propos sont rapportés par l’agence de presse Yonhap. Leur poignée de main est saluée par des applaudissements au niveau de la ligne de démarcation et par les journalistes sud-coréens à Séoul.

Moment de flottement

Kim franchit pour la première fois la ligne de démarcation et pose ses pieds au Sud. Et après, il y a cet instant précieux car incertain, qui semble échapper au protocole huilé et très minutieusement établi par les Sud-Coréens. Un moment de flottement. Avant de se diriger vers la Maison de la paix où doivent se tenir les discussions, Kim marque un temps d’arrêt et se retourne vers le Nord. Moon s’immobilise. «Vous êtes venu au Sud, je me demande quand je pourrais aller au Nord», déclare-t-il, selon le récit de Yoon Young-chan, secrétaire de la présidence sud-coréenne. «Et si nous traversions la frontière de nouveau ?» propose alors le dirigeant de Pyongyang. Sourire surpris chez Moon et certitude enjouée chez Kim. Contre toute attente, ce dernier prend par la main le président sud-coréen (a-t-il vu Donald Trump faire de même avec Emmanuel Macron à Washington ?) et l’emmène au Nord. Ainsi, les deux leaders enjambent la ligne de démarcation.

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