Union européenne

Les «Balkans occidentaux» remontent dans l’agenda

La Bulgarie, qui a pris au début de l’année la présidence tournante de l’UE, a fait de l’intégration européenne de ses voisins balkaniques sa priorité pour les six mois à venir. Une initiative qui n’est pas sans quelques arrière-pensées

S’exprimant en novembre 2017 devant des étudiants de l’Université d’économie nationale et internationale, pépinière des futurs fonctionnaires et diplomates bulgares, le premier ministre Boïko Borissov a formulé une idée pour le moins iconoclaste: et si les Balkans pouvaient, en quelque sorte, boucher le trou laissé dans l’Union européenne par la sortie de la Grande-Bretagne? Le chef du gouvernement bulgare a décrit en termes lyriques ce que cette région pouvait apporter à l’Europe: «Une nature exceptionnelle, de la mer Noire à la Méditerranée, et des peuples merveilleux et travailleurs!»

Un euphémisme géopolitique

Cette déclaration n’était pas une phrase en l’air: la Bulgarie, qui assure depuis janvier la présidence tournante de l’UE, a fait de l’intégration des Balkans occidentaux sa «priorité» pour les six prochains mois. Et les officiels bulgares espèrent déjà que le forum annoncé pour le 17 mai prochain, réunissant les chefs d’Etat balkaniques à Sofia, deviendra une date charnière pour l’avenir européen de la région.

Le défi est de taille. Le dernier sommet de ce genre a eu lieu il y a quinze ans, à Thessalonique. Le terme même de «Balkans occidentaux» est une invention des diplomates, sorte d’euphémisme géopolitique visant à atténuer l’impact dévastateur du vocable «ex-Yougoslavie», synonyme de guerre, de conflits gelés, de trafics en tout genre et de criminels de guerre en cavale. Après l’adhésion de la Croatie en 2013 (la Slovénie est membre de l’UE depuis 2004), les Balkans occidentaux incluent de fait les laissés-pour-compte des élargissements successifs de l’Union: la Serbie, le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine, le Kosovo et l’Albanie. 

A l’exception des deux premiers pays, le processus d’adhésion est au point mort. Et dans la tête de tous résonne la phrase de Jean-Claude Juncker qui, lors de son premier discours de président de la Commission européenne en 2014, a plaidé pour une «pause dans le processus d’élargissement». Au regard de cette réalité, le seul fait d’avoir réussi à inscrire la question des Balkans occidentaux dans l’agenda est un «succès non négligeable» pour les Bulgares, estime Vessela Tcherneva, directrice du bureau de Sofia du Conseil européen de politique étrangère (ECFR). 

Les épaules assez solides ?

D’autres, à Sofia, sont beaucoup plus sceptiques. La diplomatie bulgare a-t-elle les moyens de mener à bien ce processus, sur lequel les grandes puissances se sont tant de fois cassé les dents? De profondes fractures minent toujours la région, à commencer par le statut du Kosovo, non reconnu par la Serbie et une partie de la communauté internationale. A cela s’ajoute la crise institutionnelle permanente en Bosnie-Herzégovine, la querelle sur le nom de la Macédoine entre Skopje et Athènes et la crise économique qui, elle, touche tout le monde… N’empêche.

Enhardi par un accord de bon voisinage conclu l’été dernier avec le nouveau gouvernement de Skopje, Boïko Borissov se rêve désormais en conciliateur. Il a multiplié les rencontres avec ses voisins, plaidé pour «plus d’investissements et moins d’histoire», imaginé des formats régionaux, comme le «quatuor balkanique» (Grèce, Serbie, Bulgarie, Roumanie) et promis des projets en commun dans le domaine de l’énergie et des télécommunications.

Un simple détournement ?

La presse populaire de Sofia le décrit désormais comme un «leader régional», garant de la paix et de la sécurité. Ses détracteurs, eux, soulignent que s’engager en faveur du sort ingrat de ses voisins balkaniques est aussi un excellent moyen de détourner l’attention des errements de la Bulgarie qui, dix ans après son adhésion, apparaît toujours comme le pays le plus pauvre et le plus corrompu de l’UE. A cela s’ajoute un bilan désastreux en termes de lutte contre la criminalité organisée, de liberté de la presse et d’indépendance de la justice. Difficile dans ces conditions d’être érigé en «exemple à suivre» pour ses voisins, rappelle Dimitar Bechev de l’Atlantic Council.

Mais, par calcul ou commodité, Bruxelles semble bien vouloir fermer les yeux cette fois-ci sur les turpitudes bulgares. «Avec Boïko Borissov, nous sommes entre de bonnes mains», a déclaré Jean-Claude Juncker lors de son arrivée à Sofia pour l’inauguration officielle de la présidence bulgare le 11 janvier 2018.

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