Italie

Ballaro, l’Afrique en Europe

Un quartier du vieux Palerme ouvre ses portes aux migrants depuis des décennies. Aux paysans siciliens de l’après-guerre ont succédé des ressortissants du sous-continent indien, puis d’Afrique de l’Ouest. Nombre de Sénégalais, d’Ivoiriens et de Ghanéens s’y sont tellement bien intégrés qu’ils assurent s’y sentir aujourd’hui «comme chez eux». Exemple ou exception?

La petite tête noire se balance dans le dos d’une matrone africaine, les cheveux crépus hérissés en courtes tresses, le regard tranquillement posé sur la rue. Les yeux ronds glissent sur les étals de la via Ballaro, le plus grand marché en plein air de Palerme. Des stands où les fruits, les fromages et les salamis siciliens côtoient les denrées arabes, indiennes et, de plus en plus, subsahariennes. A l’image d’un quartier où se sont échoués ces dernières décennies de nombreux courants migratoires.

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Les premiers migrants de l’après-guerre sont descendus des campagnes siciliennes d’où ils étaient chassés par la modernisation de l’agriculture. Puis sont apparus des ressortissants du Bangladesh et du Sri Lanka, à une époque où le sous-continent indien connaissait de fortes turbulences politiques, comme la révolte des Tigres tamouls. Enfin, à partir de la fin des années 1980, ont débarqué des Ghanéens et des Cap-Verdiens, bientôt suivis par des ressortissants d’autres pays d’Afrique de l’Ouest: des Sénégalais, des Ivoiriens, des Nigérians qui se sont regroupés par nationalité et y ont prospéré suffisamment pour exercer un fort pouvoir d’attraction sur leurs compatriotes. Notamment sur les pauvres hères repêchés actuellement en Méditerranée.

En vidéo. Ballaro l’Africaine.

«Il est possible de vivre ici de rien»

Les statistiques manquent à Ballaro pour mesurer précisément ces différents développements. Récemment élu président du Conseil de la première circonscription de Palerme (le centre historique), Massimo Castiglia ose cependant une estimation. Sur les quelque 10 000 habitants du quartier, plus de 3000 seraient étrangers. Et les immigrants du continent noir continuent à affluer… à un rythme accéléré depuis deux ans. De jour, leur présence reste discrète et il faut se perdre dans les ruelles les plus étroites et les plus insalubres du quartier pour en découvrir l’importance. Mais à la nuit tombée, elle s’impose, massive, jusqu’au cœur du marché.

Les migrants africains s’établissent à Ballaro pour plusieurs raisons. La première est économique, souligne Fausto Melluso, de l’association d’entraide ARCI. «Il est possible de vivre ici de rien.» Aux prix très bas pratiqués sur les marchés s’ajoutent des loyers particulièrement modestes dus à la décrépitude de la plupart des bâtiments. Un appartement de trois-quatre pièces, où n’hésitent pas à s’entasser une dizaine de migrants, se loue de 200 à 300 euros par mois. Une somme à laquelle ne s’ajoute aucune charge: il y a bien longtemps que plus personne ne vient relever les compteurs d’eau et d’électricité des maisons les plus misérables.

En vidéo. La course aux documents.

Cosa Nostra, toute-puissante

Un autre atout de Ballaro, un avantage décisif, est administratif. Les pouvoirs publics ont déserté les lieux, au point que la police n’y pénètre plus que dans des circonstances exceptionnelles. La cause de cet abandon est la misère de l’endroit mais aussi son hostilité à l’Etat sous l’influence d’une mafia sicilienne, Cosa Nostra, toute-puissante. Il en résulte qu’une personne en délicatesse avec la loi peut y séjourner pendant des années sans avoir jamais à présenter un papier officiel. Une aubaine pour nombre d’Africains qui errent en Sicile sans titre de séjour valable, que l’asile leur ait été définitivement refusé ou que les formalités interminables les aient laissés sans statut viable.

Les «autorités locales» ont évidemment leurs propres exigences, tels le paiement du «pizzo», l’impôt mafieux, et le respect de l’omerta, la loi du silence. Mais bien des migrants s’en accommodent mieux que des demandes de l’Etat. D’autant qu’ils ont trouvé un terrain d’entente tacite avec les maîtres des lieux. Ils apportent un nouveau dynamisme à un territoire qui tendait à se dépeupler et, donc, à devenir moins rentable. En retour, ils profitent de conditions de vie adaptées à leurs besoins, y compris, très paradoxalement, une certaine sécurité. «La mafia ne supporte pas que de petits délinquants attirent la police sur son territoire en se livrant à des vols sans envergure, explique un observateur sous couvert d’anonymat. Elle craint qu’une telle interférence, même épisodique, ne gêne ses propres affaires, autrement plus juteuses. Alors, elle interdit les petits larcins.»

En vidéo. Des visages familiers.

Combler un vide

Mais Ballaro n’aimanterait pas pareillement les migrants s’il ne leur offrait pas aussi moult occasions de travailler. Il permet à ses habitants de se tenir constamment informés, par le bouche-à-oreille, des petits boulots disponibles en ville: emplois durables ou activités d’une heure ou deux, payées une poignée d’euros, dans le nettoyage, le jardinage, le portage, la garde de parking ou la veille de personnes âgées. Surtout, il leur offre un cadre idéal pour mener leurs propres affaires: aucun autre quartier de Palerme ne recèle autant de commerces appartenant à des Africains, des restaurants aux épiceries, en passant par les salons de coiffure.

Là aussi, les migrants sont venus combler un vide. «Les Palermitains ont un meilleur niveau d’instruction qu’autrefois, explique Giovanni Zinna, administrateur du restaurant et espace de coworking Molti Volti. Ils aspirent donc naturellement à des emplois plus qualifiés et abandonnent peu à peu les petits boulots pénibles et mal payés. Les Africains, moins exigeants, ont sauté sur l’occasion pour reprendre ces activités. Entre les deux groupes, il y a plus de complémentarité que de concurrence.»

En vidéo. Le règne de la débrouille.

L’avouable et le sordide

A côté de ces activités avouables, sinon toujours légales, figurent d’autres occupations plus sordides. Ballaro abrite ainsi un «marché aux voleurs» où les produits de contrefaçon se mêlent à des marchandises dérobées. Il est également devenu un haut lieu de la vente des drogues dures, héroïne et crack. Il est enfin connu pour renfermer une population de très jeunes prostituées nigérianes, qui ne sortent de leurs taudis, la nuit, que pour se donner aux clients le long des routes. «Des esclaves», dénonce Don Enzo, le directeur salésien d’une des principales églises du quartier, Santa Chiara.

Le trafic de drogue et la prostitution sont aux mains d’une mafia nigériane baptisée la Black Axe (la Hache Noire). Peu gênée par la police, cette organisation a conclu avec Cosa Nostra un accord qui l’autorise à exercer le proxénétisme, ainsi que la vente de détail des drogues dures, selon des témoignages convergents.

Les «Siciliens», eux, se sont réservé la fonction de grossiste. Un rôle qui leur assure d’importants profits, tout en épargnant à leurs hommes le contact direct, et toujours risqué, avec les consommateurs. Une bonne affaire puisqu’elle épargne à Cosa Nostra l’entretien coûteux des détenus et de leur famille prévu par son «code d’honneur».

Plusieurs acteurs privés

La mafia n’est pas le seul acteur privé à s’être engouffré dans le grand vide laissé par l’Etat à Ballaro. D’autres organisations, aux objectifs tout différents, s’y sont déployées. Des organisations religieuses sont ainsi particulièrement actives dans le quartier, tels les salésiens de Santa Chiara, les jésuites du Centre Astalli et les laïcs de Caritas. Elles apportent un soutien important aux migrants, en mettant des bâtiments à leur disposition, en leur proposant des services médicaux ou éducatifs, en visitant les plus démunis.

Des organisations de gauche se sont mobilisées parallèlement pour fournir des conseils juridiques aux nouveaux arrivants et en favorisant un climat de convivialité dans le quartier. Au cœur de leur réseau figure le restaurant Moltivolti, qui compte dans son personnel des ressortissants de toutes nationalités et accueille gratuitement dans ses locaux les associations les plus diverses. Avec pour devise, fièrement affichée devant sa porte d’entrée: «Ma terre est là où je pose les pieds.»

En vidéo. Une nouvelle société

«Le quartier ne doit pas être idéalisé»

Alors Ballaro, un exemple ou une exception? «Moltivolti se veut un modèle de la nouvelle société qui se constitue sous nos yeux, répond Giovanni Zinna. Une société multiculturelle tendue vers l’intégration et non l’assimilation. Une société attentive aux ressources des migrants et non seulement à leurs besoins. Nous voyons dans les nouveaux arrivants non des personnes à aider mais des partenaires avec lesquels travailler pour bâtir un monde meilleur. Par son ouverture et son métissage, Ballaro est un endroit idéal pour mener cette entreprise.»

«Le quartier ne doit pas être idéalisé, prévient pourtant un opérateur social sénégalais, Cheikh Gueye. L’intégration des Africains y est remarquable, mais elle a des défauts. Certains y ont si bien retrouvé leur communauté d’origine qu’ils ne se sont même pas donné la peine d’apprendre l’italien. D’autres s’y sont habitués à des conditions d’existence exceptionnellement favorables. Le risque existe que le quartier ne devienne un ghetto. L’intégration à Ballaro ne doit pas représenter une fin en soi. Elle doit aider à s’adapter à l’Italie et, au-delà, à l’Europe. Les migrants n’ont pas pour vocation de rester perpétuellement entre eux, entourés d’une armée de bonnes volontés.»

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