«Regardez cette ville, elle est dévastée. Il n'y a plus rien par ici, pas d'infrastructure, pas de police, pas de tribunaux, rien. Si la criminalité est inexistante, c'est parce que les anciens maintiennent l'ordre social grâce aux traditions familiales, sinon, ce serait la jungle.» Maire de Rafah (l'agglomération située le plus au sud de la bande de Gaza), Saïd Zouara a le triste privilège de gérer l'entité urbaine la plus pauvre de l'Autorité palestinienne (AP). Une cité de 143 000 habitants, dont 70% sont des réfugiés vivant de l'aide internationale. Rafah est physiquement divisée par un tronçon du «couloir Philadelphie», une ligne de fortifications israéliennes de 8 km de long censée assurer la sécurité et empêcher la contrebande.

C'est pour contourner cet obstacle et faire passer des armes que les organisations palestiniennes creusent des tunnels pouvant atteindre 900 m de longueur à plus de 60 m de profondeur. C'est pour les détruire que Tsahal mène quasi quotidiennement des raids dans certains quartiers de la ville dont le camp de réfugiés de Tel Sultan. «Depuis deux ans, plus de 2000 maisons ont été entièrement rasées et plusieurs blocs d'habitations, fulmine Zouara en montrant des tas de gravats sur les lesquels des enfants sales jouent à pieds nus. Leurs habitants ont trouvé accueil auprès de membres de leur famille ou chez des amis. Certains ont loué des caves et d'autres vivent dans des tentes prêtées par les organisations internationales».

Certes, l'Unwra (l'agence des Nations unies chargée d'aider les réfugiés palestiniens) et l'Union européenne ont débloqué des fonds dans le cadre de programmes de reconstruction, mais plusieurs de ces immeubles à étage entièrement neufs ne seront jamais habités. Pris pour cible par les positions de Tsahal chargées de défendre Gouch Katif (un bloc de colonies situé juste en face et susceptible d'être démantelé dans le cadre du «plan de séparation» d'Ariel Sharon), leurs façades sont criblées d'impacts de balles.

«Continuer notre combat»

A Rafah, comme dans le reste de la bande de Gaza, l'annonce du démantèlement des colonies ainsi que du retrait de Tsahal du «couloir Philadelphie» d'ici à fin de 2005 n'a pas vraiment suscité l'enthousiasme. Plutôt l'indifférence ou l'ironie. «Finalement, tout cela ne changera pas grand-chose pour nous. Gaza étant une prison à ciel ouvert dont les accès sont contrôlés par Israël, notre camp de concentration sera seulement un peu plus grand», dit Ahmed, un permanent du PNGO (une organisation regroupant plusieurs organisations de la société civile palestinienne). Et de poursuivre: «Nous ne savons même pas si les Israéliens laisseront leurs implantations en état ou s'ils les détruiront pour faire table rase. En tout cas, cela nous fera plaisir d'aller les visiter mais cela ne changera pas grand-chose à notre état d'esprit général.»

Militante de longue date du Fatah (le parti de Yasser Arafat) et proche de sa direction depuis le début des années 80, Taissir jure que la prise de possession par l'Autorité palestinienne des zones évacuées «se fera dans l'ordre et la discipline». Un discours également tenu par Zouara pour lequel cette remise de clefs «devrait se faire avec l'aide de l'Europe et des organisations internationales qui veilleront à ce que tout soit en état». Mais pour l'heure, ces propos semblent coupés de la réalité car le Fatah, le Hamas et le Djihad islamique se disputent déjà le contrôle des futures ex-colonies.

Dans le centre de Rafah, les militants des Brigades Ezzedine el-Qassem» (la branche armée du Hamas) qui enterraient vendredi un chayid (martyr) tué la veille au cours d'un échange de tirs avec Tsahal, ne laissaient d'ailleurs planer aucun doute à ce propos. «Que les colonies soient démantelées ou non et que leur terrain soit cédé ou non à l'AP ne nous empêchera pas de continuer notre combat contre l'occupation», assurait le «commandant Mohamad», un homme d'apparence jeune et dont le visage était caché par une cagoule noire. «Cette mission est sacrée et nous la poursuivrons même si la direction palestinienne veut nous en empêcher.»