Nedjmia est le premier visage du festival. La caméra croise la petite Yéménite dans la rue, la suit. Etrange enfant qui rit de tout. Les hommes l'insultent, un policier dit qu'il va la tuer. Des passantes craintives, drapées de noir, l'évitent. Nedjmia rit. Elle porte le voile autour de la taille, «jamais sur la tête pour mieux respirer». Nedjmia a 13 ans. On ne sait pas d'où elle vient, où elle va. Elle joue au football, roule à bicyclette, ose braver deux hommes d'une tribu qui lui ordonnent de se couvrir. «Vous êtes des ignares, vous n'avez pas étudié le Coran», lance-t-elle.

Nedjmia est «hors ordre», «hors norme». Les rues sont aux garçons, mais elles appartiennent aussi à Nedjmia, sans doute parce qu'elle n'est pas encore tout à fait une femme. Des adolescents sur un trottoir se moquent: «T'as déjà eu tes règles, hein? T'es une femme? Alors couvre-toi. Ma sœur, si elle agit comme toi, je la tue. Tu es une honte. Les femmes sont la honte, il faut qu'elles se cachent. Mets le voile et rentre chez toi.» Nedjmia rit encore. Elle est debout. Ils sont assis. Comme au tribunal. Sa défense: «J'ai ma dignité mais pas vous. Allez chercher du travail au lieu de rien fiche de la journée.»

Ce soir-là, à la Maison des arts du Grütli, qui abrite le Festival international du film sur les droits humains à Genève, le thème est «Droits des femmes et dérives intégristes» illustré par le documentaire sur Nedjmia. La salle a bruissé, s'est indignée, a ri aussi. Parmi les spectateurs, une femme, née au Maghreb, se souvient: «A la mort de ma mère, j'ai voulu aller au cimetière. Chez nous, seuls les hommes y vont. Mais j'ai désobéi et je me suis plantée devant la tombe, face aux hommes de la ville. Ils ont dû me présenter leurs condoléances. J'ai agi un peu comme Nedjmia et j'ai vaincu.»

Après la projection du film, l'Iranienne Shirin Ebadi, Prix Nobel de la paix 2003, prend la parole: «Chez moi en Iran, Nedjmia recevrait tous les jours 80 coups de fouet.» Elle poursuit: «Les droits des femmes régressent partout, même en Occident. Une femme sur cinq est en proie à la violence. Trois quarts des plus pauvres parmi les pauvres de la planète sont des femmes. Deux tiers des 850 millions de personnes dans le monde qui ne savent pas lire sont des femmes.»

On parle évidemment du port de la burqa, mais aussi de la remise en cause dans certains pays occidentaux du droit à l'avortement et à la contraception. Marion, militante à Amnesty International, a aimé le documentaire et les mots simples de Shirin Ebadi: «Elle a dit que les violations des droits des femmes trouvaient davantage leurs origines dans les formes patriarcales des sociétés que dans l'islam. C'est fondamental et cela vaut aussi pour les autres religions.»

Europe citadelle

Deux jeunes Béninois occupent à leur tour l'écran. Salle comble, une nouvelle fois. Le film réalisé par Gilles de Maistre s'appelle La citadelle Europe. Jonas et Roland, 25 ans, crèvent d'ennui et de misère, rêvent de la France. Ils croyaient rallier Paris par les airs et avec un visa. Ce sera par les terres et clandestinement. Cinq mille kilomètres et 150 euros glissés dans les chaussettes, mais qui sauteront vite dans les poches de policiers véreux et de passeurs scélérats. Ils sont abandonnés avec d'autres dans le Sahara algérien, au sud de Tamanrasset. Ils grelottent la nuit, étouffent le jour. N'ont plus d'eau. Ils pleurent en pensant à leur fiancée et regrettent de ne jamais leur avoir dit combien ils les aimaient. Un véhicule de contrebande les secourt. Ils frôlent la frontière marocaine et sont appréhendés par la police algérienne. Un mois de prison. Retour au Bénin, les mains vides.

Histoire somme toute banale. Ils sont des dizaines de milliers à tenter le voyage illicite. Au bout, collée au Maroc, Melilla, une enclave espagnole, prélude à l'espace Schengen. Il faut escalader deux grillages hauts de 3,5 mètres. Deux murs de barbelés. Au milieu, une route où patrouille la police. Chaque candidat construit deux échelles, «une pour le passeport, l'autre pour le visa». Echec et menottes.

Damien, qui étudie le droit, est hébété: «Maintenant, quand je verrai un Noir clandestin, je penserai à ce qu'il a vécu et je lui présenterai mes respects. C'est complètement inhumain, ce voyage, c'est de l'esclavage moderne.» A la tribune, une universitaire annonce que les migrants ne représentent que 2% de la population mondiale et que seulement 10% d'entre eux arrivent dans un pays industrialisé. Damien pousse du coude un copain: «Qui a dit qu'on était envahi?» Un journaliste sénégalais révèle que 75% des Suisses résidant à l'étranger possèdent la double nationalité. «Et la réciprocité?» demande-t-il. Une jeune femme de type asiatique rappelle que beaucoup de Suisses ont émigré en Amérique latine au début du XXe siècle. «Il y a même un village en Valais dont 50% de la population s'est installée aux Etats-Unis, précise-t-elle. Alors pourquoi fabriquez-vous aujourd'hui des NEM (ndlr: personnes frappées de non-entrée en matière)?»

«Vrai débat»

Un autre soir, les portraits de Florence Aubenas et de Hussein Hanoun enlevés en Irak sont accrochés dans la salle. On parle de médias et de conflits. On a parlé aussi de la répression des homosexuels, de la pratique de la torture, de la répartition des richesses, de justice internationale. «Ce qui est bien, c'est que l'on voit des films et qu'il y a un vrai débat, dit une jeune spectatrice. Il n'y a pas de langue de bois, on dénonce clairement les abus et les complicités des pays riches. Ça ne pue pas l'hypocrisie comme au Palais des Nations.» Sa copine murmure: «Et puis, dans le jury, il y a l'acteur William Hurt, il a un peu vieilli mais il est toujours très beau.»