Thaïlande

A Bangkok, le deuil du «Suisse» de la famille royale

Dix jours après le décès du roi Bhumibol, le Vaudois Lysandre Seraïdaris a, lundi, été l’un des premiers étrangers invités à se recueillir aux côtés de la famille royale thaïlandaise. Un hommage au lien étroit que sa famille entretenait avec le souverain défunt

Lundi, 5h30, devant le perron de l’hôtel Dusit Thani, au centre de Bangkok. La Mercedes envoyée à l’aube par la Maison royale s’arrête face à Lysandre Seraïdaris, en tenue noire de cérémonie. Direction: le Grand palais, adossé à la rivière Chao Praya, où les rites funéraires bouddhistes se succèdent sans interruption depuis le décès le 13 octobre de Rama IX, le monarque Bhumibol Adulyadej, à l’âge de 88 ans.

L’invitation formulée par la princesse Sirindhorn est en soi exceptionnelle. Depuis le début des cérémonies religieuses, seul les membres du gouvernement et des administrations, plus quelques dignitaires étrangers – le roi du Bhutan, le président singapourien… – ont été conviés par la famille royale et par le prince héritier Vajiralongkorn à venir partager leur deuil, assis des heures durant, tandis que les bonzes en robe safran psalmodient leurs prières. Une foule de Thaïlandais, en noir, prient jour et nuit sur l’esplanade voisine de Sanam Luang. Une page d’histoire se ferme pour celui qui, à 70 ans, joue le rôle de conservateur en chef des années «suisses» du roi défunt, éduqué à Lausanne entre 1933 et l’après-guerre.

Père précepteur du futur roi

Dans un pays où l’accès à la famille royale, entourée du plus grand secret et de rumeurs, reste inaccessible pour beaucoup d’observateurs ou de diplomates, ce Vaudois septuagénaire a passé une grande partie de sa vie d’adulte à cultiver ce souvenir. Son père, Cléon Seraïdaris, fut à Lausanne le précepteur du futur roi Bhumibol et de son frère aîné Ananda – proclamé roi en 1935 et tué dans son palais en 1945 – quelques jours après son retour au pays en provenance de Suisse. C’est à Cléon Seraïdaris, doctorant en droit international rencontré via des amis, que leur mère confie l’éducation de ses enfants, scolarisés à l’Ecole nouvelle de la Suisse romande de Chailly et appelés à régner sur ce lointain royaume d’Asie du Sud-Est.

De ces années passées à la villa Vadhana (aujourd’hui détruite et remplacée par un immeuble) à Pully, Lysandre Seraïdari a tiré un livre: Le roi Bhumibol et la famille royale de Thaïlande à Lausanne (Ed. Slatkine), traduit en anglais et en thaïlandais et déjà vendu à plus de 30 000 exemplaires. Un nouveau tirage de sa version siamoise a été demandé d’urgence. Partout, sur cette immense esplanade du deuil qu’est devenue ces jours-ci Sanam Luang, les vendeurs à la sauvette proposent, en plus de t-shirts noirs, des portraits du roi jeune, en train de skier, d’étudier, de s’amuser sur les rives du Léman. Impossible d’éviter l’évocation de Lausanne et de la Suisse.

Enseignants suisses

Le lendemain du décès du souverain, Lysandre Seraïdaris a atterri à l’aéroport de Bangkok. A ses côtés: un groupe d’enseignants suisses de l’Ecole nouvelle venus dispenser une formation annuelle à l’école du palais Klai Kangwon, dans la station balnéaire de Hua Hin, à 250 km au sud-ouest de Bangkok. La coprésidente de ce programme de coopération entre les deux institutions n’est autre que l’épouse de l’actuel premier ministre, le général Prayuth Chan Ocha, à la tête de la junte militaire au pouvoir depuis mai 2014. Une autre figure tutélaire du royaume, l’octogénaire grand chambellan Khwang Keo Patcharotai, lui aussi francophone et formé en Suisse, parraine ce jumelage: «Le prince héritier, comme les princesses, tiennent beaucoup à préserver ces liens avec la Suisse, nous explique-t-il. Le séjour de leur père à Lausanne les a façonnés. Mon rôle, à leur côté, est aussi de préserver cet héritage.»

La question, notre interlocuteur le sait, est très sensible. L’image du prince Vajiralongkorn, appelé à être proclamé roi ces prochains jours avec le titre dynastique de Rama X, nourrit la controverse. Le deuil d’un an proclamé intervient alors que les généraux ont promis des élections libres en 2017. La Thaïlande pourra-t-elle surmonter cette transition? «Je ne parle jamais de politique, poursuit-il. Je me suis toujours focalisé sur la famille royale, et je sais combien est forte, en son sein, la volonté commune de servir comme le fit leur père, durant les sept décennies de son très long règne.»

«Esprit européen» du monarque

Dès les premiers jours, Lysandre Seraïdaris s’est rendu à Bangkok au temple de Rama IX, dédié au souverain disparu. Il s’y est longuement entretenu avec l’un des moines, parfaitement anglophone. Au centre de leurs discussions? Cet «esprit européen» qui irrigua toujours les réflexions du monarque défunt. Sur l’autosuffisance économique. Sur la nécessité d’amortir les effets socialement dommageables du capitalisme, dont le richissime Bureau des propriétés de la couronne (la fortune de cet organisme d’Etat, investie en Thaïlande et à l’étranger, s’élèverait à 30 milliards de dollars) a pourtant tant profité.

Présent en Thaïlande jusqu’au début novembre, Lysandre Seraïdaris s’est promis d’y revenir le 5 décembre, date de l’anniversaire du défunt roi. Il prépare la réédition de son livre en grand format, avec des archives inédites: «Nous devons entretenir cette mémoire helvétique en Thaïlande, complète-t-il. Elle joue aussi le rôle de garde-fou et de repère.»

Publicité