Thaïlande

A Bangkok, une incinération royale à très grand spectacle

La mégapole asiatique s’est arrêtée depuis mercredi, figée dans le souvenir du roi défunt Rama IX, incinéré ce jeudi. Cette spectaculaire cérémonie, un an après son décès, est suivie depuis l’aube par près d’un million de personnes à Bangkok

Une capitale éteinte, unie dans le deuil. Le cœur de Bangkok, depuis mercredi soir, s’est quasiment arrêté de battre et près d’un million de personnes ont convergé depuis l’aube vers l’esplanade du Palais royal, où le Roi défunt Rama IX, décédé en octobre 2016, doit être incinéré ce jeudi à 22h (17h en Suisse).

Oubliée, la mégapole thaïlandaise, connue pour ses embouteillages infernaux, son dynamisme économique et sa vie nocturne agitée. De son nom thaï Krung Thep, la «cité des anges», la capitale de l’ancien royaume de Siam s’est transformée en une colossale procession, rythmée par les tirs de canon pour saluer la mémoire du souverain disparu dont le règne, entre 1946 et 2016, fut l’un des plus longs de l’histoire.

Deuil, chagrin et dévotion

Dès mercredi, toutes les principales voies d’accès au quartier historique du Palais royal et de l’esplanade qui lui fait face, Sanam Luang, bordée par la rivière Chao Phraya, avaient été bloquées par les dizaines de milliers de policiers et militaires déployés dans la cité depuis plusieurs jours. La nuit a fait le reste. Depuis ce jeudi matin à l’aube, ils sont des centaines de milliers à patienter, debout, assis, parfois couchés, tous vêtus de noir, le long de l’itinéraire qu’empruntera le convoi du nouveau Roi Rama X, et des voies d’accès pour les dignitaires étrangers, dont l’ex-président de la Confédération Joseph Deiss.

Un mélange étonnant de deuil, de chagrin populaire, de dévotion imposée par la propagande de la junte militaire au pouvoir, et de kermesse traditionnelle thaïlandaise. D’un côté, le peuple de Bangkok et des provinces: distribution gratuite d’eau, de nourriture, d’images royales, d’éventails, de nattes pour poser sur le sol des avenues entièrement occupées par les badauds. De l’autre, face au Palais royal, une cérémonie d’un autre âge, codifiée à l’extrême, où se retrouvent tous les rites bouddhiques ancestraux de ce royaume qui ne fut jamais colonisé.

Tout a été codifié, répété depuis des semaines. Plusieurs milliers de volontaires de tout âge reconnaissables à leur tenue noire et casquette bleu clair sont à pied d’œuvre. «La Thaïlande devait à son roi ces funérailles grandioses. Ce seront les plus extraordinaires jamais connues ici» explique, très fier, Thanan, un employé d’une compagnie d’assurances de Bang Na, au sud de Bangkok, venu avec sa compagne dans un des nombreux bus gratuits mis à disposition par les autorités. Plus de 90 millions d'euros ont été dépensés pour construire l'autel funéraire et ses 85 répliques. Un déluge d'or, de bois de santal, de boiseries précieuses voué à partir en fumée lorsque le Roi défunt sera incinéré, en début de soirée.

Destination, l’autel funéraire de la crémation

Tous attendaient depuis des mois ce moment historique, dicté par la tradition bouddhiste. Des milliers de tonnes de fleurs jaunes, couleur royale, recouvrent le parcours du chariot funéraire royal qui, vers 11h locales, est sorti du Palais avec le cercueil du souverain. Dans les rues adjacentes, y compris sur la fameuse artère Khao San bien connue des touristes routards occidentaux, une foule se presse devant les écrans de télévision. Les étrangers, d’ordinaire incontournables, semblent s’être évaporés. Tous les passants thaïlandais, en noir, ont leur regard rivé sur les écrans des cafés. Proclamé Roi en décembre 2016, mais pas encore couronné – cela devrait intervenir en décembre, à l’expiration du deuil pour son père – l’ex-prince héritier, en uniforme rouge d’apparat, procède devant les caméras aux rituels élaborés.

Décédé le 13 octobre 2016, le roi Rama IX, éduqué en Suisse, a régné soixante-dix ans sur la Thaïlande. Plus qu’un règne, une page d’histoire. C’est souvent en son nom que plus d’une vingtaine de coups d’Etat militaires ont eu lieu depuis l’après-guerre – l’armée est de nouveau au pouvoir à Bangkok depuis mai 2014. C’est à lui, et à sa philosophie de «l’autosuffisance économique», que les autorités thaïlandaises rendent systématiquement hommage depuis des décennies, alors que ce pays largement agricole est furieusement embarqué dans la mondialisation industrielle et rêve de devenir un dragon asiatique 4.0.

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Un temps, plus d’avenir que les traditions

Paradoxe complet. Ces mercredi et jeudi, la Thaïlande semble tirer un trait sur son présent et son avenir. Les plus célèbres artistes royaux ont été appelés à la rescousse. Les architectes, spécialisés dans la construction des pagodes aux toits de tuiles colorées et des palais aux cimes dressées vers le ciel, ont travaillé d’arrache-pied pour édifier le crématorium, qui incarne le «mont Mérou» sacré pour les religions bouddhiste et hindouiste. Les abords du Palais royal ont été repeints, les façades ravalées.

La vie à Bangkok a pourtant continué ces derniers mois, durant l’année de deuil imposé par la couronne selon les préceptes bouddhistes, afin d’organiser la crémation du souverain décédé et les funérailles royales un an après sa disparition. Ces derniers jours encore, les quartiers «chauds» de Patpong ou de Nana Plaza continuaient d’opérer, avec la musique légèrement en sourdine.

Un verrouillage autoritaire du pays

Mais tout cela s’est éteint mercredi soir. Plus de musique. Plus de danseuses aguicheuses. Plus de guides vous proposant des massages. Même les Seven Eleven, ces magasins de proximité incontournables à Bangkok comme dans d’autres villes, ouverts 24h/24, seront clos ce jeudi dans tout le pays, à partir de 17h. Des écrans géants ont été installés devant les plus rutilants centres commerciaux. Tenue noire exigée, des pieds à la tête. Les Thaïlandais ont déjà pris l’habitude de se recueillir, mains jointes, devant les milliers d’autels installés à la gloire du roi défunt. L’image du «Père de la nation» est omniprésente. Le couvercle du deuil s’est refermé. Les régulations imposées aux photographes et aux cameramen sont drastiques. Le moindre déraillement du protocole est impossible, impensable. Le verrouillage autoritaire du pays et des médias a fait le reste.

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Une cérémonie complexe

Tout sera religieux et infiniment complexe. La Thaïlande est un pays bouddhiste. Le roi Rama IX lui-même, comme son fils Rama X, avait été ordonné moine dans une pagode proche du palais, dans les années 1950. Mais les rites funéraires sont assurés par des prêtres brahmaniques, dont les habits d’apparats, blancs, la tête surmontée d’un étrange couvre-chef à cheminée, ressemblent trait pour trait à ceux des gravures du XVIIIe siècle, lorsque les premières ambassades royales occidentales expédièrent alors des émissaires à Ayutthaya, alors capitale du Siam.

L’eau, aussi, sera omniprésente, en cette saison des pluies où les inondations touchent déjà plusieurs provinces. Le roi Rama IX avait consacré beaucoup d’énergie à l’irrigation. Il avait inventé des roues à aube pour les rizières. L’eau sera donc partout, sous le déluge des fleurs et des bois sculptés. Tous les personnages de la mythologie bouddhiste et hindouiste sont représentés. Huitante-cinq répliques du crématorium royal ont été construites et installées à Bangkok et dans les provinces. Des maquettes géantes des objets aimés du roi défunt – un appareil photo, une Land Rover pour ce souverain qui patrouilla beaucoup dans les zones rurales, un saxophone car il jouait de l’instrument et était épris de jazz – ont été produites.

Une apnée de vingt-quatre heures

Ce moment d’apnée historique et religieuse durera plus de vingt-quatre heures. Puis la vie reprendra, encore rythmée samedi matin par le transfert des cendres du monarque incinéré dans deux temples bouddhistes choisis par ses soins. Le Siam pourra alors redevenir la Thaïlande, avec ses cortèges de voitures, sa pollution, ses forêts de gratte-ciel en construction, son tourisme XXL. Un pays bouleversé durant ce dernier demi-siècle. Un pays au sein duquel le roi décédé continuait de plaider pour «l’autosuffisance», la défense de l’environnement et l’entretien des canaux – Bangkok fut jadis la «Venise de l’Asie».

Pas sûr qu’une fois les coûteuses processions achevées, et les torrents de larmes sincères versées par l’immense majorité des 69 millions de Thaïlandais profondément émus, le message posthume de Rama IX parvienne à perdurer, face au culte actuel de l’argent et de la marchandisation généralisée, dans une Asie du Sud-Est lancée dans le capitalisme le plus effréné. «Tous ces millions de dollars engloutis dans l’hommage royal vont, eux aussi, partir en fumée dans un pays où les inégalités demeurent très importantes note l’écrivain Sulak Sivaraksa, poursuivi en justice pour avoir émis des critiques sur ce faste des funérailles. Si nous voulons rester fidèles au Roi Rama IX, nous ne devons pas l’oublier.»


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