«Ne vous inquiétez pas, nous sommes ici pour tuer les étrangers!» C’est par ces mots qu’un commando djihadiste a tenté de briser, vendredi soir, toute velléité de résistance chez les employés de l’établissement qu’il venait d’investir, le Holey Artisan Bakery, l’un des meilleurs cafés de Dacca, la capitale du Bangladesh. Et de fait, les assaillants armés de fusils automatiques, de grenades et de machettes ont procédé aussitôt au tri indiqué, en regroupant les Bangladais dans un coin et en emmenant une vingtaine d’expatriés à l’écart… pour les massacrer l’un après l’autre à l’arme blanche.

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La police, sitôt alertée, s’est ruée sur les lieux. Mais elle a rencontré une forte résistance et ne s’est finalement décidée à donner l’assaut qu’à l’aube, neuf heures plus tard. Après avoir tué six membres du commando et en avoir arrêté un septième – ce qui lui a permis de secourir 13 otages, dont trois étrangers –, elle a découvert à l’intérieur de l’établissement un spectacle cauchemardesque: des pièces ensanglantées dans lesquelles reposaient notamment les corps de neuf Italiens, de sept Japonais, d’un Américain et d’un Indien. Une horreur pour les témoins du drame. Une tragédie pour le Bangladesh, en quête perpétuelle d’assistance extérieure.

Les assaillants avaient entre 20 et 30 ans. Et, selon le gouvernement, ils avaient tous suivi «de solides études». «Il s’agit de jeunes hommes très instruits qui ont fréquenté l’université, a assuré le ministre bangladais de l’Intérieur, Asaduzzaman Khan. Aucun d’entre eux ne vient d’une école coranique.» Il n’empêche: le cri que les terroristes ont lancé en se précipitant dans l’établissement, «Allahu Akbar», sentait le djihad à plein nez.

L’Etat islamique a aussitôt revendiqué l’attentat en expliquant s’en être pris à un rassemblement de «citoyens d’Etats Croisés». Mais le ministre de l’Intérieur a nié farouchement une telle implication en accusant du massacre un groupe islamiste local, le Jamaat-ul Mujahideen Bangladesh (JMB). Et pour cause: la distinction est essentielle dans un pays qui a connu une timide reprise économique il y a quelques années et qui, malgré une violence politique continuelle, peut encore rêver d’en profiter un peu tant que les principaux acteurs du djihad mondial ne l’auront pas choisi comme nouveau champ de bataille.

Les djihadistes locaux se sont internationalisés

Malheureusement pour le Bangladesh, les signaux d’alerte se multiplient. Dans le climat de perpétuelle guerre civile qu’entretiennent les deux principaux partis du pays, des islamistes radicaux se sont rendus coupables de plus de 50 assassinats ces deux dernières années avant le massacre de Dacca. Et ils ont pris pour cibles non seulement des opposants politiques déclarés, comme des avocats célèbres de la laïcité, mais aussi des militants de la cause homosexuelle, un épicier chrétien, un moine bouddhiste, un travailleur humanitaire italien, etc., bref des personnalités variées dont le seul point commun est de ne pas correspondre à leur vision totalitaire et exclusive du monde.

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Les djihadistes locaux semblent bien, par ailleurs, s’être internationalisés. Plusieurs dizaines d’entre eux ont ainsi été arrêtés à Singapour à la fin de l’année dernière, avant d’être renvoyés dans leur pays. Et selon l’équipe du SITE, spécialisée dans l’islamisme radical sous toutes les latitudes, Al-Qaida dans le sous-continent indien, apparue d’abord au Pakistan, se serait désormais doté d’une branche bangladaise du nom d’Ansar Al-Islam. Et les militants clandestins de Jamaat-ul Mujahideen Bangladesh auraient de leur côté fait allégeance à l’Etat islamique, dont la première revendication locale remonte à septembre dernier.

Les deux organisations se trouveraient derrière un grand nombre des assassinats de militants ou de membres de minorités religieuses ou sexuelles qui endeuillent régulièrement le Bangladesh. Selon SITE, elles seraient actuellement d’autant plus actives sur ce nouveau terrain qu’elles s’y livreraient une forte concurrence. Une rivalité qui les pousserait à multiplier les démonstrations de force afin d’attirer à elles un maximum de personnes décidées à en découdre.

Le gouvernement bangladais n’est pas connu pour sa subtilité et sa modération. La première ministre actuelle, Sheikh Hasina, avait été applaudie il y a quelques années pour avoir créé un tribunal chargé de tourner la page des violences de la guerre d’indépendance. Elle s’en est servie, en réalité, pour mener une vaste vendetta politique et pour se débarrasser de certains dirigeants politiques, dont le chef du grand parti islamiste bangladais Jamaat-e-Islami. Plus récemment, le mois dernier, les forces de l’ordre chargées de combattre les djihadistes locaux ont procédé à plus de 11 000 arrestations, dont beaucoup, selon des groupes de défense des droits de l’homme, seraient arbitraires ou destinées à réduire au silence des opposants pacifiques.

Une stratégie gagnante? Pas sûr. Ces violations répétées de l’Etat de droit risquent d’attiser les oppositions les plus radicales au lieu de les réduire.