«Nous, maires de banlieue, connaissons la violence, la misère et la relégation. Nous savons lutter contre. Cependant, nous ne tolérons pas le mépris du Gouvernement #noussommestousGatignon.»

Ces trois phrases signées par une dizaine d’édiles et diffusées sur les réseaux sociaux disent la solidarité autour de l’homme qui nous raconte sa ville. Stéphane Gatignon, 48 ans, est encore pour quelques jours maire de Sevran, commune de Seine-Saint-Denis proche de l’aéroport Charles-de-Gaulle. Une fin de mandat anticipée provoquée par sa démission, le 27 mars, après dix-sept ans passés à la tête de cette ville de plus de 50 000 habitants et qui abrite 70 nationalités.

Fin de partie pour cet ancien compagnon de route de l’ex-eurodéputé vert Daniel Cohn-Bendit: «Le système est devenu trop compliqué, explique-t-il. Tout est fait pour décourager ceux qui sont au contact du terrain et ont besoin de solutions. J’ai démissionné parce que je ne supporte plus les hypocrisies françaises.»

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Jeudi, l’ancien ministre de la Ville (et ex-maire de Valenciennes) Jean-Louis Borloo a pourtant rendu au gouvernement français un rapport choc sur les banlieues. L’intéressé y dénonce le «scandale absolu» de quartiers «où tout se dégrade sournoisement», et liste 19 propositions pour tenter d’en sortir. Pourquoi donc abandonner, alors que l’immense chantier du Grand Paris et la perspective des Jeux olympiques de 2024 doivent bouleverser demain la périphérie de la capitale?

Tous bords politiques confondus

«Trafic de drogue, criminalité, islamisme radical… nous devons tout affronter simultanément et l’Etat ne trouve rien d’autre à faire que d’imposer la clause Molière sur les chantiers, ironise Stéphane Gatignon, né en banlieue nord ouest de Paris, sur la fameuse dalle d'Argenteuil, puis installé politiquement en banlieue nord. Moi, je visite les chantiers. A part les cadres, personne n’y parle français. Le problème de ce pays, c’est le rapport aux réalités. Les JO butent déjà sur des tonnes d’obstacles.»

Les maires qui le soutiennent sont de bords politiques différents. Philippe Rio, de Grigny (Essonne), est communiste. Catherine Arenou, de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), est élue Les Républicains (droite). Tous ont un sentiment identique: la façon dont les autorités gèrent les banlieues, treize ans après les émeutes de 2005, n’est plus tenable. Trop de personnes précaires y sont «déversées» par les bailleurs sociaux pour désengorger Paris. Trop de non-dits paralysent l’action de municipalités confrontées à des populations d’origines trop diverses pour s’intégrer tout de suite. La ghettoïsation est «le» mot d’ordre.

Les services de renseignement au courant

«On ne peut pas gérer de la même façon les Africains du Sud-Sahel et les Tamouls srilankais. Prétendre le contraire est un mensonge, assène le maire démissionnaire de Sevran. Les enfants des premiers vivent toujours comme s’ils étaient dans un village, souvent livrés à eux-mêmes. Les seconds ont une solidarité à toute épreuve et misent sur le travail, l’éducation, la réussite. Or tous sont nos administrés. Et beaucoup de leurs enfants sont Français.»

Stéphane Gatignon a aussi été confronté au djihad. Plusieurs jeunes Sevranais sont partis combattre et mourir en Syrie. Le Temps avait rencontré la mère de l’un d’eux, Véronique Roy, qui vit toujours dans la commune. Que s’est-il passé? Comment ces quartiers ont-ils dérivé, infiltrés par les salafistes? «La police et l’Etat ont joué double, triple jeu. Les services de renseignement savaient souvent ce qui se passait. A Sevran, j’ai obtenu un état d’urgence contre les trafiquants de drogue. Les contrôles ont été multipliés avec succès. Les islamistes sont plus souterrains encore. Sans l’aide de l’Etat, les débusquer est impossible.»

Le diagnostic Borloo peut-il permettre au quinquennat Macron de prendre le bon virage? «Son élection a ébranlé tout le monde. C’est bien. La population jeune des banlieues est libérale. Elle veut réussir. Elle adhère à l’idée de «transformer» la France.» Mais gare: «Il faut accepter de leur laisser des responsabilités. Il faut former des «cadres» parmi ces jeunes, ce que l’extrême droite est malheureusement seule à faire.» Car plus les maires sont abandonnés, plus cette France des banlieues peut être aisément manipulée.