Une fois de plus, la nécessité de protéger les Banyamulenge, ce groupe de Tutsis vivant au Sud Kivu, a été la raison avancée par les militaires mutins qui se sont emparés de Bukavu. En août 1998 déjà, à Bukavu et à Goma, des factions de l'armée congolaise, encadrées par des unités de l'armée rwandaise, s'étaient rebellées contre le président Laurent Désiré Kabila, et cette mutinerie, qui devait engendrer la deuxième guerre du Congo, avait été présentée comme une rébellion des Banyamulenge. Et en octobre 1996, lorsque l'armée rwandaise de Paul Kagame franchit pour la première fois la frontière de ce qui était encore le Zaïre de Mobutu, ce fut pour démanteler les camps de réfugiés hutus, où s'abritaient bon nombre d'auteurs du génocide, mais aussi pour se porter au secours des Banyamulenge du Sud Kivu, qui craignaient d'être victimes d'un génocide pareil à celui du Rwanda.

Qui sont ces Tutsis congolais, détonateurs de ces guerres à répétition? Appelés Banyamulenge au Sud Kivu (du nom de la colline de Mulenge, autour de laquelle ils sont établis) ces pasteurs ont quitté le Rwanda par vagues successives: les premières remontent au XIXe siècle, à la suite d'un conflit avec le Mwami de l'époque, Rwabugiri. Au Nord Kivu, d'autres Tutsis, appelés Banyarwanda, qui étaient présents dans la région de Rutshuru, furent rejoints, dans les années 30 par des groupes de Rwandais amenés par la «Mission d'immigration des Banyarwanda» organisée par l'autorité coloniale belge. Avec des Tutsis comme contremaîtres et des Hutus comme main-d'œuvre, il s'agissait de défricher les collines du Masisi et de permettre l'implantation de colons européens, et cela malgré l'hostilité des populations autochtones, les Hunde et les Nyangas. Après l'indépendance et la zaïrisation, les terres de ces colons tombèrent entre les mains des éleveurs tutsis.

Chassés par les Hutus

Après les indépendances des pays des Grands Lacs, de nombreux Tutsis se réfugièrent au Zaïre, chassés par les massacres successifs commis par les régimes hutus au Rwanda. Mieux accueillis que dans les autres pays de la région, ils y poursuivirent des études, et certains réussirent à faire fortune. Mais la nationalité de ces citoyens d'origine rwandaise fut toujours sujette à caution. Pour les autres groupes ethniques congolais, il ne s'agissait pas seulement de chauvinisme voire de xénophobie: nombre de ces «Banyarwanda» étaient accusés d'opportunisme, traversant la frontière et changeant de passeport au gré de leurs intérêts. De plus, au début des années 90, bon nombre de jeunes Tutsis originaires du Kivu ou du Burundi s'engagèrent dans l'armée du FPR, levée par Kagame depuis l'Ouganda et ils participèrent à la prise de Kigali en juillet 1994.

Divisions internes

A cette date, c'est en masse que les Tutsis du Congo rejoignirent le Rwanda. En 1996, lorsqu'il s'est agi de combattre les «génocidaires» réfugiés au Kivu, c'est tout naturellement que ces jeunes gens, soldats expérimentés, furent renvoyés de l'autre côté de la frontière: même s'ils étaient Congolais d'origine et se présentaient comme des «Banyamulenge», leur allégeance réelle allait au FPR, qui les utilisait comme son bras armé dans la sous-région. Cette utilisation militaire de jeunes Tutsis d'origine congolaise allait, sans surprise, renforcer la suspicion, voire la haine des autochtones du Kivu, redoutant d'être envahis et occupés par leurs voisins rwandais en quête d'espace vital et de ressources économiques et utilisant comme point d'ancrage les minorités rwandophones de la région. Des populations civiles d'origine rwandaise vivant au Kivu furent victimes de l'animosité ou de la méfiance des autres groupes, ce qui renforça encore la détermination de Kigali à intervenir dans les affaires congolaises.

Ces interventions réussirent d'ailleurs à diviser la communauté des Banyamulenge, où les anciens, désireux de vivre en bonne entente avec leurs voisins congolais, refusèrent de se laisser instrumentaliser par le Rwanda. La révolte d'un jeune commandant, Patrick Mazunzu, qui fut alliance avec d'autres groupes congolais, dont des Mai Mai, fut durement réprimée et l'on vit au Sud Kivu l'armée rwandaise bombarder des communautés Banyamulenge, qu'elle était censée protéger!

La mise en œuvre des accords de Sun City a consacré l'ambiguïté de la situation des Banyamulenge: devenu vice-président à Kinshasa, le leader des ex-rebelles du RCD, Azarias Ruberwa, originaire de Mulenge, désormais tenu par la solidarité gouvernementale et chargé de la défense et de la sécurité, n'a pas réussi à s'imposer aux mutins, Jules Mutebuzi, Eric Ruhorimbere, Laurent Nkunda. Ces derniers ont une fois de plus invoqué des menaces qui pèseraient sur des Tutsis de Bukavu pour mettre en œuvre une «mutinerie» soigneusement préparée. En réalité, ces «rebelles» et de nombreux autres infiltrés, sont des «anciens» de l'armée rwandaise, laissés au Congo comme courroie de transmission de Kigali et qui avaient refusé de s'intégrer dans la nouvelle armée nationale congolaise. La félonie, les crimes de guerre commis par ces hommes (à Kisangani en 2002, c'est Nkunda qui avait fait lester de pierres les cadavres jetés dans le fleuve…) risquent une fois de plus de faire retomber l'opprobre des Congolais sur la communauté dont ces tueurs se réclament.

Des soldats dissidents de l'armée de la République démocratique du Congo (RDC) ont pris mercredi la ville de Bukavu, dans l'est du pays, après une semaine d'affrontements qui ont fait une soixantaine de morts. La chute de Bukavu constitue la plus grave atteinte au processus de paix engagé en 2003 en RDC, après une guerre de cinq ans qui a fait plus de 2,5millions de morts. Mais les dissidents – dirigés par le général Nkunda et le colonel Mutebesi, issus de la communauté Banyamulenge (Tutsis congolais) – ont affirmé «reconnaître» le gouvernement de Kinshasa et ne pas vouloir entrer en rébellion. La ville est tombée malgré la présence de plusieurs centaines de casques bleus de la Mission de l'ONU en RDC (Monuc), soulignant les limites de l'engagement de la Mission, forte de 10 800 hommes, dans ce vaste pays, grand comme presque cinq fois la France. (LT)