C’est une première qui se jouait jeudi à Washington. Lorsque le rideau s’est levé, dans la matinée, personne n’avait encore joué ce rôle par le passé, ni le président des Etats-Unis, ni ses alliés politiques, ni les responsables de l’opposition. Barack Obama a fait le court chemin à pied entre la Maison-Blanche et l’historique Blair House où l’attendaient ses invités, qu’il a salués un à un, amis et adversaires, leur tapant sur l’épaule. Puis ont suivi six heures de discussions, retransmises en direct à la télévision. Un exercice singulier de démocratie qui, s’il ne parviendra peut-être pas à sortir de l’impasse la question de la réforme de l’assurance santé, a de quoi rasséréner un peu ceux qui estiment «cassé» le système politique américain.

«Urgence de la situation»

Le «sommet» organisé par Barack Obama avait été qualifié de «théâtre politique» par les républicains qui ont traîné les pieds pour s’y rendre. Très vite, pourtant, peut-être parce que personne ne maîtrisait totalement la mise en scène, la représentation a donné un air inhabituel de vérité. «Tout le monde comprend l’urgence de la situation, assurait le président devant les ténors de l’opposition. Mais nous avons tous laissé la politique nous couper du bon sens pratique», sermonnait-il en faisant référence aux projets de loi qui se trouvent embourbés au Congrès depuis plus de neuf mois, mais aussi, plus généralement, à un thème qui a divisé les deux camps politiques depuis des décennies.

A la fois inefficace et arbitraire, le système de santé américain est reconnu par tous comme un abyssal gouffre financier. «Nous n’arriverons peut-être pas à surmonter nos divergences, constatait le président. Mais je veux être sûr que notre discussion ne consistera pas à jouer devant les caméras et à se contenter de critiques.» Entre professeur et animateur de réunion, Barack Obama a toutefois pris un malin plaisir à couper la parole à son ancien rival John McCain, peu à l’aise. «Nous ne sommes plus en campagne, John, l’élection est terminée», lui a fait remarquer le président. A quoi le républicain rétorquait: «Je sais, je sais, je m’en souviens tous les jours.»

Si les acteurs étaient néophytes, ils venaient tous la tête pleine d’arrière-pensées. Pour les républicains, il s’agissait de convaincre les Américains que l’ensemble du projet démocrate est à jeter. Mais ne s’en tenant pas à des positions idéologiques, les élus ont, peut-être pour la première fois, exposé de manière concluante les raisons qui guident leur opposition frontale. «Notre pays est trop grand, trop complexe, trop décentralisé pour se permettre une réforme globale», estimait le sénateur du Tennessee Lamar Alexander, en prônant des améliorations «pas par pas». En plus de leurs leaders, les républicains avaient amené avec eux trois élus médecins, qui ont abondamment pris la parole. Manière de démontrer qu’ils étaient en contact avec la réalité.

Calcul présidentiel

Le risque de laisser ses adversaires exposer librement leurs thèses n’était pas le seul pris par Barack Obama. En s’asseyant à la même table que les parlementaires, et en se privant de son célèbre téléscripteur, le président s’est vu obligé de descendre de son piédestal. Il impressionnait par la maîtrise de ses dossiers, contestant point par point les données avancées par ses contradicteurs. Mais en insistant sur leurs «différences philosophiques», et en ramenant la question à l’équation «plus d’impôts, plus de subventions, plus de dépenses», les républicains ont sans doute marqué des points.

Le calcul présidentiel? Montrer qu’il aura tout essayé avant de songer, peut-être, à faire passer la réforme en force à l’aide d’une astuce de procédure qui ramènerait tout le débat à une question budgétaire. La perspective qu’Obama emploie cette astuce, dite de «réconciliation», fait bondir les républicains. Mais comme le rappelait le président, elle a déjà été utilisée plus d’une vingtaine de fois par le passé, principalement par les présidents républicains qui ont ainsi trouvé le moyen de court-circuiter l’opposition.