Le Temps: Qu’est-ce qui vous paraît le plus marquant?

David Schultz: C’est certainement le changement de ton dans la politique américaine, affiché notamment lors des voyages d’Obama en Europe et en Amérique du Sud. Le président a serré la main d’Hugo Chavez (le président du Venezuela), il a allégé les mesures contre Cuba, s’est engagé aux côtés de l’Europe ou de la Russie… Tout cela n’a pas encore abouti à des percées spectaculaires, mais le président a planté les graines d’une politique multilatérale qui vise à renouveler des relations internationales gravement endommagées par George Bush.

– Pourtant, Obama a été surtout occupé par des questions internes…

– Je vois son plus grand succès dans l’adoption du plan de relance de l’économie. Ici aussi, les vraies réalisations sont moins nombreuses que pour un Franklin Roosevelt, par exemple, à qui on le compare souvent. Mais il a fait beaucoup de propositions, en matière d’aide à l’économie, de changements dans les marchés financiers, de régulation des émissions de gaz à effet de serre, de réforme du système de santé. L’Amérique est aujourd’hui beaucoup plus optimiste qu’il y a un an sur son propre avenir.

– Certains estiment qu’il aurait pu aller plus loin. Tandis que d’autres lui reprochent d’embrasser trop de sujets à la fois…

– Il y a un vrai sentiment de crise qui le pousse à agir. Les divisions au sein de son propre camp ainsi que l’opposition des républicains représentent de sérieux freins. Mais il sait aussi qu’il doit tirer profit de cette période, et de sa très forte popularité actuelle, pour tenter de lancer des réformes de plus long terme. S’il ne le fait pas maintenant, la chance ne se représentera peut-être pas.

– Obama est-il populaire grâce à la politique qu’il mène, ou malgré cette politique?

– Une grande part de son succès tient à ses talents de communicateur et à ce nouveau ton qu’il a adopté. Mais les Américains savent aussi que quelque chose doit être fait, même s’ils ne comprennent pas, ou n’approuvent pas, toutes ses politiques. Face à la crise, on lui accorde le bénéfice du doute. Sur la question du sauvetage des banques, par exemple, ou sur celle des bonus accordés aux dirigeants financiers, Obama s’est montré ferme face à la colère du public et du Congrès. Il ne suit pas une approche populiste comme il pourrait le faire.

– On s’attendait à ce que le président défende des positions très à gauche. Or, sur les thèmes sociaux (port des armes, mariage homosexuel, avortement), la «culture war», la guerre culturelle, n’a pas éclaté.

– C’est vrai. Obama aurait pu tirer profit du regain des cartels de la drogue au Mexique (qui se procurent leur armement aux Etats-Unis) pour lancer le débat sur l’acquisition des armes. Or il ne l’a pas fait. De même, il défend une réforme de la santé, mais qui reste très loin du modèle européen. Au risque de mécontenter la gauche, il rejette aussi les appels à une plus grande nationalisation de l’économie. Par sa politique et par ses nominations au sein de l’administration, qui sont bien plus pragmatiques qu’idéologiques, il s’est montré très précautionneux et, au final, beaucoup moins libéral (de gauche) qu’on aurait pu le penser étant donné son parcours au Sénat.

– Comment s’est traduit jusqu’ici le fait qu’Obama soit le premier président noir?

– Personne ne décrit désormais Barack Obama comme un «président noir». Ce n’est pas que les questions raciales soient devenues moins importantes aux Etats-Unis, mais le président a su rassurer le public blanc jusqu’à faire taire les critiques conservateurs les plus farouches. Obama a «une approche non raciale des questions de race» pour reprendre une formule en vogue. Il aborde ces thèmes par le prisme de la lutte contre la pauvreté, de l’accès aux soins ou de la justice économique. Cela traduit sans doute un changement générationnel qui met moins l’emphase sur les questions liées à la lutte en faveur des droits civiques.

– Avec la publication des rapports sur la torture, le débat s’est envenimé sur une éventuelle poursuite de responsables de l’administration Bush. Qu’en pensez-vous?

– C’est une affaire extrêmement périlleuse pour le président. En décidant de publier ces mémos, Barack Obama a suscité de grandes attentes chez ceux qui veulent aller plus loin et traduire en justice les responsables. Plusieurs membres du Congrès poussent activement dans ce sens. Du point de vue international, c’est vrai, ce serait un pas important visant à démontrer que la volonté de rupture est réelle avec l’administration précédente. Mais dans la situation actuelle, le lancement d’une telle procédure provoquerait une énorme division au sein du pays. Le coût politique serait exorbitant. Et ce, d’autant plus que les résultats pourraient être très maigres contre des individus particuliers, dans un pays qui n’a pas ratifié le statut de la Cour pénale internationale.