C’est sans doute la première et la dernière fois qu’ils sont d’accord sur un point: le Prix Nobel de la paix n’aurait pas dû être attribué à Barack Obama en décembre 2009. En 2011, le secrétaire à la Défense de George W. Bush, Donald Rumsfeld, qui soutient aujourd’hui encore la politique de l’administration républicaine en Irak et dans les prisons secrètes de la CIA, où des présumés terroristes ont été torturés, n’avait pas ménagé Barack Obama, estimant qu’il ne méritait pas le Prix Nobel. «Il n’a rien fait», précisait-il. Aujourd’hui, on apprend que l’administration démocrate n’était pas contente que le nouveau patron de la Maison-Blanche soit honoré de la plus haute distinction en matière de lutte en faveur de la paix par le Comité Nobel. Le chef de cabinet de Barack Obama à l’époque, Rahm Emanuel, avait tancé l’ambassadeur de Norvège à Washington, Wegger Stroemmen, explique un diplomate norvégien dans le journal «Dagens Naeringsliv». Une manière de faire comprendre à Oslo qu’un tel prix était, pour le jeune président Obama, un cadeau empoisonné.

La justification du Comité Nobel était simple. Barack Obama est récompensé «pour ses efforts extraordinaires en faveur du renforcement de la diplomatie et de la coopération internationales entre les peuples», mais aussi pour sa vision, exprimée lors d’un fameux discours à Prague en avril 2009, d’un monde sans armes nucléaires.

Les réactions négatives à ce Prix Nobel de la paix surprise furent considérables aussi bien aux Etats-Unis qu’à travers le monde. En 2009, les Etats-Unis étaient encore engagés sans réserve dans la guerre d’Irak . Une aventure militaire qui a dévasté le pays et mis à mal les relations interconfessionnelles des Irakiens. Les Etats-Unis étaient aussi très actifs dans la plus longue guerre jamais menée par l’Amérique, l’Afghanistan. De plus, le président démocrate émettait déjà des signaux inquiétants en poussant son administration, par le biais de la CIA, à mener une guerre sans merci et surtout secrète contre Al-Qaida à l’aide de drones, notamment en Afghanistan, au Pakistan et au Yémen. Quitte à ce que de nombreux civils en soient les victimes collatérales.

Le Comité Nobel commettait manifestement un acte préemptif visant à influer sur l’action du premier président noir des Etats-Unis. Il ne visait pas à récompenser quelqu’un pour une action passée, mais pour celles que Barack Obama allait accomplir à l’avenir. Une vision sans doute naïve et très politique.

Aujourd’hui, alors que Barack Obama a bien entamé son second mandat à la Maison-Blanche, que faut-il penser du Prix Nobel 2009? A l’époque, le prix n’était pas mérité. Désormais, deux faits plaident en faveur d’une meilleure reconnaissance des efforts en faveur de la paix consentis par l’actuel président américain. Malgré les fortes pressions exercées par les faucons républicains et Israël sur la Maison-Blanche, Barack Obama a refusé jusqu’ici de régler le problème du programme nucléaire iranien de façon simpliste: en bombardant les installations nucléaires iraniennes. Il a même tendu la main à la République islamique de Mahmoud Ahmadinejad tout d’abord, puis d’Hassan Rohani alors que Téhéran figurait, depuis le discours de George W. Bush de 2002, sur l’«Axe du mal». En négociations actuellement à Vienne, les six puissances négociatrices et l’Iran pourraient déboucher sur un accord historique permettant de lever les incertitudes sur la nature civile du programme nucléaire iranien. Rien n’est bien sûr garanti, mais le seul fait de pousser à une solution diplomatique ne peut être qu’à l’honneur du président démocrate.

Le deuxième fait relève de la Syrie. Si une majorité d’Européens semble aujourd’hui fustiger Barack Obama pour ne pas avoir bombardé Damas une fois connues les atroces attaques chimiques contre des civils dans la Ghouta orientale en août 2013, il convient de rappeler deux choses. Malgré l’horreur quotidienne de la guerre civile en Syrie, une initiative diplomatique d’envergure pourrait aboutir ces prochaines semaines: l’évacuation de l’arsenal chimique du régime de Bachar el-Assad. Il reste environ 8% des armes chimiques à évacuer et l’entreprise n’est pas encore sûre d’aboutir. Mais si 100% des armes chimiques du régime de Damas devaient être éliminées, en pleine guerre civile, ce serait un succès diplomatique sans précédent. Absurde face à l’inhumanité insupportable des combats, face à la catastrophe humanitaire et à l’usage récent de chlorine par Damas? Oui, cette initiative diplomatique ne règle rien du conflit et ne change pas la nature même du président Bachar el-Assad. Mais elle a montré qu’en coopérant, Russes et Américains étaient capables de mener à bien un projet que tout le monde disait d’emblée voué à l’échec. Elle véhicule un message relativement fort quant à la volonté de certaines puissances de lutter contre la prolifération d’armes de destruction massive. L’intelligence de Barack Obama aura été de laisser l’initiative à Vladimir Poutine, s’assurant ainsi que la Russie, malgré son soutien indéfectible à Damas, avait des raisons de faire aboutir le programme d’évacuation des armes chimiques, Crédibilité oblige. Il ne faut pas oublier que le maître du Kremlin n’a pas, contrairement à la légende, rempli le vide qu’aurait laissé Barack Obama. Cela faisait plus d’un an, depuis le G20 du Mexique en 2012, qu’Américains et Russes parlaient d’une telle possibilité.

Bombarder le régime de Bachar el-Assad n’aurait en rien mis un terme à la guerre civile en Syrie. Une telle action aurait d’ailleurs sans doute torpillé les chances de négocier un accord avec Téhéran sur le nucléaire.

Reste enfin l’Ukraine. Là aussi, Barack Obama est accusé d’être faible. L’exemple cité par les républicains comme modèle d’un vrai leader? Vladimir Poutine. On peine à y croire. Or si le président démocrate a agi avec prudence, c’est non seulement pour montrer que la vision de l’Amérique et du monde qu’il défend s’inscrit dans un concept auquel il n’a cessé de croire: l’Etat de droit, mais aussi pour indiquer qu’une intervention militaire musclée dans «l’étranger proche» de la Russie, où Washington n’a pas d’intérêts nationaux directement en jeu, était non seulement contre-productive, mais aussi susceptible de couper définitivement les ponts avec une Russie avec laquelle il a pourtant tenté de coopérer.

Ceux qui ont critiqué Barack Obama en 2009 sont-ils aussi ceux qui demandent à ce que l’Amérique intervienne en Syrie? Aujourd’hui, Barack Obama semble répondre, par ses actes, davantage aux critères du Comité Nobel pour apparaître comme un président agissant en faveur de la paix. Même dans l’impossible dossier israélo-palestinien, où son administration s’est cassé les dents, il a tenté une initiative diplomatique intense qui pourrait peut-être, à terme, porter ses fruits.

Barack Obama mérite-t-il dès lors le Prix Nobel de la paix? En termes relatifs, sans doute. Cela ne signifie pas que le président des Etats-Unis soit un pacifiste. Sa retenue sur la scène internationale s’explique par le réalisme politique qui l’anime ainsi que par une appréciation personnelle de la complexité des affaires du monde. Certains y verront une forme de défaitisme de l’Amérique, qui n’est plus prête à jouer unilatéralement les gendarmes du monde. Or aucun président, au cours des 20 dernières années, n’avait autant revisité le rôle de l’Amérique dans un monde multipolaire, où de nouvelles grandes puissances ont émergé. A voir comment le maître du Kremlin conçoit désormais les relations internationales ou comment la Chine tente de dicter ses désirs aux puissances moyennes asiatiques, le président américain semble mener une politique raisonnable. Dans un monde aussi complexe, la diplomatie, davantage que la force militaire sans stratégie, est privilégiée par la Maison-Blanche. Les mauvaises langues choisiront bien sûr la dernière bavure de drones américains pour contester une telle appréciation. Elles auront raison sur un point: Barack Obama reste le président de la première puissance mondiale. Mais celui-ci aura au moins su modérer l’expression de sa puissance militaire.