David Plouffe raconte l’anecdote dans son livre, L’Audace de vaincre: séduit d’entrée par la personnalité de Barack Obama, il hésite cependant à se lancer dans l’aventure avec lui, en 2004: «Je savais qu’il avait le potentiel pour être un formidable président. Mais je n’étais pas sûr qu’il aurait le potentiel de devenir un grand candidat.» Entre-temps, David Plouffe a aidé Obama à devenir un candidat triomphal à la Maison-Blanche. Mais aujourd’hui, Obama l’a rappelé à lui: il a besoin de son ancien complice pour pouvoir devenir (ou au moins rester) le «président formidable» que Plouffe entrevoyait.

Branle-bas de combat

Stratège de campagne, visionnaire, analyste méthodique: plus que nul autre, c’est David Plouffe qui a assuré, étape par étape, l’irrésistible ascension du candidat démocrate. Dans la lutte contre Hillary Clinton, puis contre John McCain, ce consultant a révolutionné la manière de mener une campagne politique, prenant appui sur les réseaux Internet et les communautés d’électeurs pour faire basculer des Etats entiers en faveur de Barack Obama.

Deux jours après la mission accomplie, en novembre 2008, la femme de Plouffe donnait naissance à un enfant. A l’inverse des autres «hommes du président», le conseiller décidait de ne pas intégrer l’administration.

Mais, signe du branle-bas de combat qui règne aujourd’hui à la Maison-Blanche, Barack Obama vient de rappeler le magicien. Son rôle? Faire en sorte que les démocrates ne sombrent pas aux élections de mi-mandat, en novembre prochain; éviter la répétition de désastres comme celui du Massachusetts où le parti vient de perdre le siège au Sénat qu’il détenait depuis cinquante ans; redonner confiance et motivation aux troupes et aux élus; et, accessoirement, offrir à Barack Obama les moyens de continuer à présider les Etats-Unis sans être sous le contrôle constant de l’opposition.

Cette semaine, les 13 millions de membres de Organizing for America, l’une des armes de David Plouffe, recevaient un mail privé en prévision du discours sur l’état de l’Union que devait prononcer Obama mercredi soir devant le Congrès. «Nous avons connu de sérieux accrocs ces derniers temps», concédait le stratège en lançant la contre-offensive: «Nous sommes aujourd’hui à un moment charnière. Et le président n’a jamais été aussi résolu à se battre.»

Parmi les élus démocrates, aussi effrayés par la perspective de novembre que la Maison-Blanche, l’arrivée de ce sauveur au sein de leur Comité national a été accueillie par un «ouf» de soulagement. En proie à la grogne croissante des électeurs, et principalement des indépendants, de nombreux parlementaires voient avec inquiétude le grand écart qu’ils vont devoir accomplir ces prochains mois pour contenter à la fois leur base démocrate et les courants plus conservateurs, qui leur tournent le dos en raison notamment de l’ampleur du déficit public et du «trop d’Etat» que défendrait l’administration actuelle.

Dissensions internes

Les élus n’ont pas chômé cette année, se perdant en querelles sans fin à propos de la réforme de la santé ou de la régulation du secteur financier. Mais à leurs yeux, il leur manque aussi un président décidé, qui sait où il entend mener le pays, et s’emploie à l’expliquer aux Américains. «Au lieu d’avoir peur, prouvons que nous n’avons pas seulement l’intelligence de gouverner, mais aussi les tripes», expliquait encore David Plouffe dans une tribune parue récemment dans le Washington Post.

Cette reprise en main du Parti démocrate par la Maison-Blanche risque pourtant de signifier aussi l’aggravation de dissensions internes de plus en plus visibles. Pour avoir reçu la tâche d’éloigner «le cauchemar d’une défaite», Plouffe n’en reste pas moins l’homme du président. Et c’est à lui qu’il continuera de porter sa loyauté. Or, les intérêts des élus ne sont pas forcément les mêmes que ceux d’Obama, à mesure que s’approchent ces élections dans lesquelles chacun tentera de sauver sa tête.

Dans la même tribune, David Plouffe assurait par exemple que l’une des principales tâches des démocrates devrait être de faire adopter au Congrès, «sans délai», une réforme significative de l’assurance santé. Or, les élus démocrates le savent bien: cette décision, dans les circonstances actuelles, pourrait leur coûter cher en termes de voix.

Plouffe mettra toutes ses compétences au service d’Obama pour finir d’en faire un «président formidable». Mais au passage, il se pourrait bien que cela doive se traduire par «le sacrifice» de plusieurs membres du Congrès.