Barack Obama peut-il vraiment se fâcher? Il y a quelques semaines, lorsque le candidat démocrate à la présidence s'était vu obligé de répondre publiquement aux imprécations enflammées de son pasteur, il avait joué la compréhension. Au lieu de le jeter tout bonnement aux orties, il avait fait appel au contexte et à l'histoire. Empreint de sagesse et de nuances, son discours avait trouvé le ton juste: il expliquait sans pardonner, visait à inclure plutôt qu'à exclure. Il avait réussi à désamorcer la charge explosive.

Mais c'était sans compter sur Jeremiah Wright, le pasteur lui-même. En trois jours, le chef de la Trinity Church de Chicago s'est employé à démolir l'édifice fragile construit par le candidat. Multipliant les prestations publiques, ce pasteur qui a marié Barack Obama et baptisé ses deux filles, est revenu à la charge comme un mauvais esprit serait ressorti de sa boîte. Les attentats du 11 septembre 2001? Les Etats-Unis en sont les principaux responsables, qui pratiquent eux-mêmes «le terrorisme» d'Etat. Le virus du sida? Sans doute un complot des Blancs visant à décimer la population noire. Le pasteur a fait l'apologie de Louis Farrakhan, le très radical fondateur de la Nation of Islam. Plus encore: il a remis en cause la sincérité de Barack Obama, expliquant que ce «petit jeune» n'était qu'un politicien et que ses prises de position étaient donc hautement sujettes à caution.

Quelle mouche a donc piqué le pasteur Wright pour qu'il en vienne ainsi à mettre en danger l'investiture du premier candidat noir à la présidence des Etats-Unis? Quels comptes a-t-il donc à régler avec celui qui, pendant vingt ans, est apparu comme une sorte de fils spirituel et qui avait choisi l'un de ses sermons, «L'Audace de l'espoir», pour en trouver le titre de son autobiographie?

L'Amérique des commentateurs a fait la liste des péchés capitaux pour tenter d'expliquer la réaction du pasteur. La jalousie face à un candidat qui attire à lui toutes les lumières. L'orgueil, qui amène Jeremiah Wright à ne plus vouloir lâcher la place centrale que lui offre cette polémique. La gloutonnerie qui l'aveugle. La paresse de se remettre en question.

Eminemment respecté jusqu'ici, le pasteur noir avait transformé sa petite église de Chicago (87 membres en 1972) en une «mega-church» comprenant plus de 8000fidèles. Jeune, il s'est porté volontaire au Vietnam et a servi six ans dans l'armée américaine. Alors que d'autres pasteurs noirs verrouillaient les portes de leur église aux porteurs du virus du sida ou aux homosexuels, Jeremiah Wright les a toujours accueillis. En phase avec les Noirs défavorisés envers lesquels la Trinity Church a multiplié les actions d'aide, le pasteur était aussi apparu comme un trait d'union indispensable en vue d'un rapprochement avec la population blanche. Aujourd'hui, Jeremiah Wright semble décidé à rayer tout cela d'un trait de plume.

Pour Barack Obama, il y a à nouveau péril en la demeure. A quelques jours des primaires en Indiana, où il s'agit de convaincre notamment la classe moyenne blanche, le candidat n'a plus pris de gants pour juger «ignominieuses» les remarques de Wright. Répudiant son pasteur, il a souligné que celui-ci ne parlait qu'en son nom propre et que cela n'avait rien à voir avec lui-même ni avec le message qu'il essayait de faire passer dans sa campagne.

Trop peu, trop tard? A force d'encombrer le débat électoral, cette polémique semble être en voie de laisser des traces durables. Les sondages montrent que le candidat de l'Illinois ne dispose plus d'une avance aussi confortable qu'auparavant sur Hillary Clinton. Les électeurs sont aujourd'hui 51% à penser que Barack Obama a de meilleures chances de l'emporter que sa rivale. C'est une chute de 18points en quelques semaines. Un signe qui ne trompe pas: alors qu'il refusait jusqu'ici de porter à la boutonnière un drapeau américain, jugeant que le patriotisme ne se mesurait pas à cette aune-là, Barack Obama serait aujourd'hui prêt à le remettre.