Ces derniers jours, Barack Obama a joué au basket. Il a pique-niqué en famille, emmené ses deux filles, Sasha et Malia, 6 et 9 ans, faire du patin à roulettes dans un parc. Il a bu de la bière, des «Bud» américaines, mangé beaucoup de hamburgers et de pancakes. Il a partagé des tartes aux pommes avec des familles. En bras de chemise, sa veste négligemment posée sur une chaise.

Le candidat de l'Illinois avait bâti une grande partie de sa force sur les vastes rassemblements réunissant des milliers de personnes. Son charisme et ses talents oratoires suscitaient la jalousie de ses rivaux Hillary Clinton et John McCain, incapables comme lui de provoquer pareils frissons dans l'assistance. C'était l'arme d'élection massive de l'Obamania, qui devait lui ouvrir la voie vers la Maison-Blanche.

Mais le démocrate a dû revoir ses plans. Et s'il a multiplié les rencontres dans les cafés et les face-à-face, c'est qu'il est en butte à des difficultés d'image qui ont fait s'allumer tous les signaux d'alarme à la veille des primaires qui ont eu lieu mardi en Indiana et en Caroline du Nord. «Nous avions au menu les grands meetings. Mais cela pouvait devenir un menu trop gras», résumait le chef de la stratégie de Barack Obama, David Axelrod.

«Syndrome de l'aragula»

Pour rester dans les images culinaires, ce serait plutôt «le syndrome de l'aragula», comme on appelle ici les feuilles de roquette. L'épisode remonte à l'été dernier, même si, à l'époque, il était passé pratiquement inaperçu. Devant une foule de fermiers de l'Iowa, le candidat s'alarmait devant le fait que les prix des produits de la ferme ne cessaient d'augmenter pour les consommateurs, alors que les revenus des agriculteurs stagnaient. Il n'avait pas choisi comme exemple le maïs, l'emblème de l'Iowa, ou même le steak de bœuf. C'était l'aragula qui lui était venue à l'esprit et son prix exorbitant à Whole Foods, une chaîne de magasins bio. Or il n'y a pas le moindre Whole Foods en Iowa. Et la roquette, ce sont les snobs des villes qui en font de la salade, pas les paysans de l'Amérique profonde...

Les feuilles de roquette ont collé aux chaussures de Barack Obama pendant toute sa campagne en Indiana. Est-il «élitiste», comme ont semblé par la suite le confirmer ses remarques sur les Américains moyens qui «s'accrochent» par déception à leurs églises et aux armes à feu? Le candidat semble payer aujourd'hui ses origines mêlées et son parcours atypique. Hillary Clinton peut s'asseoir dans une réunion de femmes au foyer et passer immédiatement pour l'une d'elles. John McCain incarne (pas toujours aussi bien qu'il le faudrait, il est vrai) le visage d'une certaine Amérique conservatrice. Mais Barack Obama est-il réellement en phase avec ceux qui doivent l'élire?

L'enjeu, dans un Etat comme l'Indiana, ce sont ceux que l'on appelle les «Reagan Democrats», cette classe moyenne travailleuse qui se sent défendue par le Parti démocrate sur les questions économiques mais dont les valeurs sociales la rapprochent des conservateurs. C'est cette frange des électeurs que Barack Obama doit aujourd'hui convaincre, en montrant qu'il partage ses goûts et ses préoccupations et qu'il n'est pas une sorte d'extraterrestre aux manières sophistiquées et à la rhétorique d'intellectuel.

Restent les symboles

Certes, les deux filles de Barack Obama sont placées dans une école privée. Certes, le candidat est diplômé de Harvard. Mais ses proches notent l'ironie: de tous les candidats, ce sont les Obama qui sont de loin les moins riches. En tant que première dame, puis comme sénatrice, Hillary Clinton a passé des années déconnectée de la réalité du pays. John McCain, lui aussi, a tout du politicien professionnel. Et c'est pourtant Barack Obama que l'on accuse d'être élitaire, lui qui est issu d'une famille monoparentale et qui a passé ses jeunes années à travailler comme assistant social à Chicago dans un emploi sous-payé...

Face à cette réalité, restent pourtant les symboles. Inconsidérément, Barack Obama avait laissé échapper qu'il verrait bien une salle de basket à la Maison-Blanche à la place des pistes de bowling actuelles, ce passe-temps chéri par la classe moyenne blanche. En Indiana, il a donc accepté d'être défié par un adolescent sous un panier. Une manière de rappeler que le basket, lui aussi, est un sport très populaire aux Etats-Unis. Belle coïncidence? Que nenni: l'équipe d'Obama avait pris bien soin de choisir une famille qui disposait d'un panier de basket devant la porte de son garage. Bien qu'interminable, la course à la Maison-Blanche reste un parcours millimétré.