«En tant que citoyens, nous savons que l’Amérique, ce n’est pas de savoir ce qui peut être fait pour nous, mais ce qui peut être fait par nous.» Dans un discours très attendu concluant la convention démocrate de Charlotte, en Caroline du Nord, Barack Obama a pris des airs de John F. Kennedy en se focalisant sur la responsabilité individuelle. Dans une Time Warner Cable Arena chauffée à bloc par le vice-président Joe Biden quelques minutes plus tôt, le président, qui a accepté son investiture pour un deuxième mandat de quatre ans à la Maison-Blanche, a cherché à transformer son incantation au changement qui avait marqué sa campagne électorale de 2008 en un message plus prosaïque prônant la continuité. Barack Obama entend achever le travail de restauration de l’économie américaine après la plus grave crise qu’aient connue les Etats-Unis depuis la Grande Dépression. La foule est enthousiaste, se lève à chaque élévation de la voix et brandit des pancartes «Forward [en avant]».

Dans la même veine, le locataire de la Maison-Blanche a voulu montrer à quel point l’élection du 6 novembre était un scrutin où s’affrontaient deux visions radicalement opposées de l’Amérique. «Au cours des prochaines années, de grandes décisions devront être prises à Washington en matière d’emploi et d’économie, d’impôts et de déficits, d’énergie et d’éducation, de guerre et de paix. Des décisions qui auront un énorme impact sur nos vies et sur celles de nos enfants pendant des décennies», a martelé le président devant une foule qui a dû s’entasser dans une salle couverte après l’annulation de sa prestation au stade de Charlotte. Réfutant la rhétorique républicaine de l’Etat minimaliste et de l’individualisme exacerbé, le Chicagolais a insisté sur l’impératif de solidarité, sur l’importance de la «citoyenneté, un vocable au cœur de nos fondements, l’essence même de notre démocratie, l’idée que ce pays ne peut fonctionner que si nous acceptons certaines obligations l’un envers l’autre et envers les générations à venir». Il a loué l’initiative individuelle: «Nous n’avons pas un droit automatique au succès. Nous devons le mériter.» Après des références à Lincoln et à JFK, Ronald Reagan, qui avait déclaré que «l’Etat est le problème, non la solution», a aussi droit aux honneurs. Il est apparu en filigrane de l’allocution de Barack Obama: «Nous ne pensons pas que l’Etat est la source de tous nos problèmes, pas plus que les bénéficiaires de l’aide sociale, les entreprises, les syndicats ou immigrants, les homosexuels ou tout autre groupe que nous sommes appelés à accuser pour tous nos maux.»

La politique étrangère étant l’un des domaines où le président noir a un bilan jugé relativement bon, Barack Obama n’a pas ménagé son rival républicain Mitt Romney, un «novice» dans le domaine. Il s’est étonné que ce dernier qualifie la Russie et non Al-Qaida d’ennemi numéro un, comme s’il était resté figé dans une mentalité héritée de la Guerre froide. Il ne s’est pas privé de manier l’ironie à propos d’une remarque du candidat républicain qui avait critiqué la gestion sécuritaire des Jeux de Londres cet été: «Vous n’êtes peut-être pas prêts à pratiquer la diplomatie avec Pékin si vous n’êtes pas capable de vous rendre aux Jeux olympiques sans insulter votre allié le plus proche.» Au cours de la soirée, les orateurs se sont donné le mot pour faire de la capture et de la mort d’Oussama ben Laden, le chef d’Al-Qaida, un accomplissement suprême, soulignant jusqu’à l’excès ce que l’opération menée à Abbottabad au Pakistan par les Navy Seals sur ordre de la Maison-Blanche a permis de «guérir les blessures de l’Amérique». Barack Obama a-t-il réussi son exercice? Un jour plus tôt, l’ex-président Bill Clinton avait déjà placé la barre très haut en provoquant un tonnerre d’applaudissements. Il a réitéré ses convictions en matière d’éducation, d’énergies renouvelables, d’avortement et de santé. «On connaissait une bonne partie des points qu’il a soulevés», relève Rosie Guerin, une démocrate de New York. «Mais il a été habile en passant de la rhétorique du changement à celle de l’espoir, en mettant l’accent sur l’individu.» Infirmière de 32 ans d’Atlanta en Géorgie, Tiffany Johnson était encore sous le coup de l’émotion à l’issue du discours présidentiel. «C’est vrai, lors de la première élection de Barack Obama, les gens espéraient un changement et comme il n’arrivait pas rapidement, ils se sont lassés. Mais on ne peut pas résoudre des problèmes économiques aussi graves en si peu de temps, précise Tiffany Johnson. Une chose est sûre, le président a confiance dans l’Amérique, en lui-même et il se soucie du sort des gens. Il mérite une réélection en novembre pour poursuivre sur le chemin de la prospérité.» Laurin N. Hodge, directrice afro-américaine de l’ONG Mission Launch qui s’occupe de la réinsertion des détenus à Washington, estime que le président a réussi à réanimer «le vrai esprit des Etats-Unis. Il a transcendé les purs enjeux électoraux pour nous dire comment nous pouvons devenir de meilleurs citoyens.» Les commentateurs politiques américains étaient eux très partagés. Pour les uns, le discours d’Obama était bon, voire excellent. Pour d’autres, il était plein de platitudes. Stratège démocrate du temps de Bill Clinton, James Carville est catégorique: «Il y a eu de meilleurs discours au cours de la convention.»