Le 17 octobre 2019, Barbara Cassin était déjà ici, photographiée en tenue estivale sous le beau titre «L’épée de la sagesse». Logique: deux jours plus tôt, cette philosophe helléniste venait d’être reçue sous la coupole de l’Académie française. Et sans surprise, la clé de son discours – en hommage au musicologue Philippe Beaussant – posait la question de la culpabilité et de l’innocence, à travers le personnage d’Hélène de Troie.

Pour les uns, Hélène est coupable d’avoir abandonné son mari, Ménélas, roi de Sparte, pour les bras du beau Troyen Pâris. Pour les autres, dont Barbara Cassin, Hélène n’a fait qu’être séduite par les mots de ce prince résolu à la charmer: «Voici qu’Hélène, celle que «d’une seule voix et d’une seule âme» tous condamnent, la «face de chienne» qui s’est enfuie avec son amant et a mis la Grèce entière à feu et à sang, voici que cette Hélène est innocente et que, nous-mêmes, nous en conviendrons.» L’innocence, comme remède aux pires accusations et aux déprimes les plus violentes. Quelle plus belle introduction à cette autobiographie philosophique qu’est Le Bonheur, sa dent douce à la mort (Ed. Fayard, 2020)?

Avoir 20 ans en 1968…

L’innocence, surtout, comme réaffirmation de ce droit à être heureux envers et contre tout, que le covid et le déferlement des règles sanitaires pourfendent un peu plus, jour après jour. Il faut imaginer Barbara Cassin dans le jardin de son havre parisien. Un bout de terre coincé dans la cour d’un vieil immeuble d’une rue commerçante et touristique proche du Panthéon. Le bureau dans une pièce séparée, coincée sous un escalier. L’appartement-maison sur plusieurs niveaux, encombré d’objets rapportés de tous les coins du monde.

J’ai choisi comme devise sur mon épée d’académicienne «Plus d’une langue». J’entends cette phrase de Jacques Derrida comme s’appliquant à l’intérieur du français. Il nous faut accepter et défendre le «français» pluriel

Barbara Cassin

La philosophe, fille du baby-boom et d’une génération incandescente qui eut 20 ans en 1968, a fait de la résistance son mot d’ordre et elle le clame dans ce morceau de dissidence littéraire lancé à la face de l’actuelle pandémie. «De mon enfance, je retiens que tout est possible», affirme-t-elle en première phrase du livre, plongée dans une famille bercée par l’art et le goût de l’amour, mais rétive à son mariage «avec un juif». Découvrir ensuite l’autrice dans les bras du poète René Char, «amant des femmes et de chacune en particulier», est un chemin parsemé de cailloux polis d’une infinie tendresse.

Les philosophes, a fortiori s’ils puisent leurs références dans la Grèce antique masculine et mythique, peuvent souvent s’éloigner du concret. Ils risquent aussi, avec l’âge et l’expérience, de préférer disserter sur la mort que sur la vie. Barbara Cassin est l’exact opposé. Séductrice aimant être séduite, elle prône en ces temps de déprime sanitaire mondialisée le goût du bonheur raconté dans chaque langue.

Le covid l’ennuie terriblement. Les mots lui servent de refuge, «car ils disent l’universel et cessent de nous appartenir lorsqu’ils sont prononcés». Rencontrer l’académicienne chez elle, à l’orée de la pandémie, pour l’interroger sur la francophonie, fut un festival de convivialité intellectuelle. Volonté de ne pas se laisser enfermer, hier par les frontières académiques et linguistiques, aujourd’hui par le verrouillage du pays au nom de la santé publique.

Migrer ne veut pas dire mettre en danger: «J’ai choisi comme devise sur mon épée d’académicienne «Plus d’une langue». J’entends cette phrase de Jacques Derrida comme s’appliquant à l’intérieur du français. Il nous faut accepter et défendre le «français» pluriel, jusque dans nos écoles qui doivent accueillir les enfants avec leurs langues.»

«Y a-t-il une justesse naturelle des mots?» interroge dans son livre l’académicienne, intarissable sur Socrate, qui «rivalise avec lui-même d’inventivité maniaque en étymologie, profite des à-peu-près, navigue à vue dans les signifiants et les mots d’esprit». Le coronavirus a figé la planète. Les scientifiques ont, à des degrés divers selon les latitudes, pris le pas sur la marche du monde. Les vaccins sont devenus le baromètre de notre avenir. Justifié? Non. L’humanité n’est pas un troupeau.

L’homme ou la femme, racontés par cette croqueuse de délices amoureux qu’est Barbara Cassin, doivent continuer de penser et d’inventer pour «être». Eloge du mouvement et du nomadisme: «Si le monde coule comme le temps, emporté dans un flux, alors la science (épistêmê) piste, elle suit les choses et les accompagne dans leur marche.» Alors que la tentation de l’immobilité, à l’inverse, érige naturellement des murs: «Si ce qui compte est la stabilité, si ce qui existe vraiment est par définition durable, alors la science arrête (histêsi)», avertit-elle dans son ouvrage.

Reculer l’idée de la mort

Le bonheur, contrairement au titre de son essai, n’a pas «la dent douce à la mort». Il est ce qui permet d’en reculer l’idée, surtout lorsque la vérité s’invite pour nous contraindre de douter. Un des passages les plus émouvants de l’autobiographie philosophique de Barbara Cassin concerne sa présence aux côtés de jurés dans une affaire de viol de deux jeunes Suissesses. Notre époque a la condamnation rapide lorsqu’il s’agit de crimes sexuels. L’académicienne n’a pourtant pas craint, ce jour-là, de disséquer le témoignage des présumées victimes.

«J’ai vu des jurés faciles à manipuler et une dynamique redoutable, perméable au pire, racisme, féminisme mal pensé. J’ai vu la peur sous toutes ses formes, mûre pour punir les atteintes à la «sécurité» et à la «tranquillité», écrit-elle, en forme de jugement. Le bonheur covidé, sans liberté, est condamné à n’être qu’un fruit sec.


Profil

1947 Naissance à Boulogne-Billancourt.

1975 Enseigne la psychanalyse à l’Université «rebelle» de Vincennes, jusqu’en 1979, puis entre au CNRS neuf ans plus tard.

1988 Directrice de recherche au Collège international de philosophie.

2008 «L’Appel des appels. Pour une insurrection des consciences», qui dénonce le démantèlement de la recherche française.

2018 Elue à l’Académie française.

2020 Donne un entretien publié dans «Francophonie. Pour l’amour d’une langue», dirigé par Jean-Marie Gustave Le Clézio (Ed. Nevicata, coll. L’âme des peuples).


Retrouvez tous les portraits du «Temps».