Vestes de survêtement bon marché, barbes longues et visages impassibles, les onze hommes sont assis sur un même banc, comme s’ils ne formaient qu’un seul bloc. Avares en paroles derrière le box en verre où on les a placés, ils nient avec force ce qui leur est reproché et risque de leur valoir «jusqu’à 120 ans de prison»: d’après le parquet, ils recrutaient et envoyaient de jeunes Espagnols vers la Turquie, puis la Syrie, pour grossir les rangs de l’Etat islamique. Ce procès tout juste ouvert à l’Audiencia Nacional de Madrid – l’instance qui instruit les affaires de terrorisme – est le premier à asseoir sur le banc des accusés des membres présumés d’un réseau de recrutement djihadiste.

La majorité de ces hommes proviennent de l’enclave espagnole de Ceuta, un territoire de 18,5 kilomètres carrés fiché à l’extrême nord du Maroc, à moins d’une heure en ferry des côtes andalouses. Une enclave où les musulmans représentent 40% d’une population de quelque 80 000 habitants.

Une fascination évidente

Karim Abdesalam Mohamed, alias Marquitos, serait le leader du groupe. Comme la plupart de ses acolytes, il réside à Barrio Principe, un quartier pauvre et marginal de Ceuta, accroché à une colline d’où l’on voit les premiers villages marocains. Dans son ordinateur, les enquêteurs disent avoir trouvé d’innombrables vidéos de décapitations en Syrie. Le trentenaire, qui a déjà passé deux ans derrière les barreaux pour «appartenance à Al-Qaida» avant d’être libéré faute de preuves, s’est défendu: «Sur Internet, vous savez, on voit toutes sortes de choses filmées; cela ne veut pas dire que l’on y adhère.»

Depuis le début de l’année, une trentaine de présumés terroristes liés au djihad ont été interpellés en Espagne. Jorge Fernandez Diaz, le ministre de l’Intérieur du gouvernement conservateur, a placé son pays au «niveau 3» de menace islamiste, le «niveau 4» constituant l’alerte maximale. Les 3000 agents spécialisés ont pour principale ligne de mire Ceuta, très perméable à l’influence des salafistes marocains, une mouvance ultra-radicale.

La Police nationale affirme ignorer le nombre de gens partis combattre en Syrie et en Irak, mais assure que l’essentiel de ceux qui sont «disposés à embrasser la cause djihadiste» habitent dans cette enclave. «Nous sommes à un tournant très dangereux, confie Fernando Reinares, membre de l’Institut Elcano, à Madrid, spécialiste du terrorisme international. Un peu à l’instar de ce qu’on a vu à Paris avec l’attentat du 7 janvier, les radicaux espagnols sont désormais résolus à commettre des attentats localement.»

Les faits semblent corroborer l’analyse. Le 24 janvier, au cours de l’opération policière «Chacal», quatre jeunes sont interpellés dans leurs domiciles du Barrio Principe de Ceuta, un ghetto musulman en proie à la délinquance, où le chômage dépasse les 70%. Il s’agit de deux paires de frères, Farid et Mohammed Al-Lal ainsi qu’Anwar et Redouan Ali Amzal. D’après la police espagnole, ils appartenaient à une «cellule locale en contact permanent» avec plusieurs djihadistes partis en Syrie et en Irak. Chez eux, les agents mettent la main sur des pistolets Parabellum 9 mm, des machettes, des couteaux, des uniformes de combat et des passe-montagnes.

Les enquêteurs établissent aussitôt un profil très similaire à celui des frères Kouachi, auteurs du massacre contre Charlie Hebdo: très entraînés physiquement et mentalement, habiles au maniement des armes à feu et «résolus à s’immoler» dans leur ville. Sur place, au gré des rues pentues de ce quartier où «l’étranger» est regardé avec défiance, voire hostilité, il est très difficile d’obtenir le moindre renseignement.

Coups de filet

Au Barrio Principe, où au moins sept jeunes se sont suicidés en Syrie depuis deux ans, règne la loi du silence. Dans l’anonymat, certains reconnaissent toutefois que les liens sont très étroits entre une poignée de jeunes en mal d’aventures et des idéologues salafistes vivant dans les bourgades voisines de la frontière marocaine.

De plus en plus précise, la menace islamiste ne se réduit pas à Ceuta, tant s’en faut. Depuis février, deux cellules similaires ont été démantelées à Melilla, l’autre enclave espagnole située au nord-est du Maroc. Surtout, quatre coups de filet spectaculaires ont eu lieu en Catalogne depuis le début de l’année, une région avec une forte communauté marocaine et pakistanaise. Le dernier en date, le 8 avril, a permis la détention de onze hommes à Barcelone et dans son agglomération, dont cinq Espagnols de souche récemment convertis à l’islam.

A en croire le ministre régional, Ramon Espalader, cette «cellule avait l’intention de commettre un attentat contre un édifice emblématique de notre capitale». Selon le spécialiste du djihadisme Jofre Montoto, «beaucoup d’islamistes voient en l’Espagne cet Al-Andalus à reconquérir. Ils savent qu’un attentat à Barcelone aurait un retentissement mondial.»