Attentats en Espagne

Barcelone refuse de céder à la peur

Une cellule bien implantée en Catalogne semble être à l’origine des attaques de jeudi soir à Barcelone et à Cambrils. La ville catalane est sous le choc

Sur la place de Catalogne, hier à midi, c’était l’union sacrée face au drame vécu la veille, le pire attentat jamais survenu à Barcelone depuis la tuerie perpétrée par l’organisation basque ETA en 1987, qui avait fait 21 morts dans un supermarché de la capitale catalane. Pour rendre hommage aux 14 victimes – et aux dizaines de blessés –, devant une multitude nourrie, les plus hautes autorités sont présentes: le roi Felipe VI, le chef du gouvernement Mariano Rajoy, venu expressément de Madrid, et le président de la Catalogne, le séparatiste Carles Puigdemont.

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Des applaudissements ponctuent la très solennelle minute de silence, ainsi que des clameurs proclamant «No tinc por», «je n’ai pas peur» en catalan. Jordi, un jeune graphiste de 28 ans, le traduit à sa façon: «Ces criminels n’auront pas notre haine, on est au-dessus de cela!»

Messages écrits à la main

Au lendemain du drame, sur ces Ramblas d’ordinaire bruyantes et festives, on entend un murmure collectif sous le bruissement des platanes, seulement interrompu de temps en temps par les bruits du métro. Plus que déambuler, touristes ou Barcelonais paraissent défiler en une sorte de pèlerinage.

Par dizaines, on s’attroupe autour des lieux précis où reposaient les cadavres ou les grands blessés peu après l’attentat, on y laisse des gerbes de fleurs, on y allume des cierges, on y dépose des messages écrits à la main: «La Bolivie avec Barcelone», «L’Italie avec les victimes des Ramblas»… Flora, une Dominicaine au chômage, tremblante d’émotion, a apporté un ours en peluche en guise d’hommage: «Je passe tous les jours par ici, comme mes deux petits-fils; cela aurait pu être moi, ou eux. Je ne peux pas y croire, une telle tragédie!»

J’ai vu des visages de terreur comme jamais dans ma vie; j’ai vu des femmes protéger leurs enfants en se jetant sur eux

Adelmo Campos, péruvien en visite à Barcelone

Le long des Ramblas, cette avenue piétonne noire de monde aussi bien de jour comme de nuit, on assiste à un défilé de gens consternés. Parmi eux, Adelmo Campos, Péruvien sexagénaire, venu à Barcelone pour se remémorer de «doux souvenirs» de sa jeunesse: «Qu’un crime pareil puisse se dérouler dans cette ville si belle, si accueillante, si ouverte, cela me dépasse. C’est comme une souillure!»

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Il se trouvait sur place lorsque la fourgonnette a vrombi dans l’allée piétonne: «J’ai vu une femme agoniser au sol, amputée de ses jambes; j’ai vu des visages de terreur comme jamais dans ma vie; j’ai vu des femmes protéger leurs enfants en se jetant sur eux.» A côté de lui, Ibrahim, un vendeur de pizza marocain qui vit depuis vingt-huit ans à Barcelone, n’a pas de mots assez durs contre les assassins: «Qu’on ne dise pas qu’ils sont musulmans ou qu’ils l’ont fait au nom de l’islam! Ce sont des fous, c’est tout! Ils nous ont attaqués à l’endroit le plus facile, le plus symbolique, ici même où on se balade en toute quiétude sans que personne ne vous demande votre religion ou vos origines!»

Nous avons affaire à une cellule très implantée en Catalogne, qui avait préparé une action d’envergure

Il n’empêche qu’au-delà du deuil et de la tristesse, l’inquiétude n’est pas retombée pour autant. Certes, les Catalans ont appris avec soulagement qu’un Mosso d’Esquadra – nom donné aux policiers locaux – a abattu cinq terroristes présumés dans un véhicule à Cambrils, dans le sud de la région. Certes aussi, on s’est réjoui d’apprendre que, dans la municipalité d’Alcanar, l’édifice qui aurait servi de fabrique d’explosifs au butane a été détruit.

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«Le plus vraisemblable aujourd’hui, confie un enquêteur, c’est que les djihadistes n’ont pas pu réaliser ce qu’ils avaient en tête. Ils souhaitaient certainement charger d’explosifs une, voire deux fourgonnettes afin de provoquer un massacre plus important. Ne réussissant pas à fabriquer ces bombes, ils ont hâté leur opération sur Barcelone. Ce qui est certain, c’est que la thèse du loup solitaire est écartée: nous avons affaire à une cellule très implantée en Catalogne, qui avait préparé une action d’envergure.»

L’auteur toujours en fuite

La peur est alimentée par le fait que l’auteur matériel de la tuerie de Barcelone court toujours. Après avoir perpétré la collision mortelle, il se serait enfui en courant dans le quartier du Raval. Les spécialistes ne sont guère surpris par l’attentat. «Ce qui est étonnant, c’est qu’un semblable attentat, prenant pour cible une ville aussi connue et ouverte que Barcelone, n’ait pas eu lieu bien avant», estime le spécialiste en lutte antiterroriste Fernando Reinares.

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De fait, depuis le massacre de la gare madrilène d’Atocha, qui avait fait 192 morts le 11 mars 2004, l’Espagne n’a cessé d’être une proie des islamistes radicaux. Et tout particulièrement la Catalogne, réputée pour l’importance de ses réseaux djihadistes. Depuis 2012, c’est la région espagnole qui a connu le plus d’arrestations de suspects, 62, et d’interventions policières, 30. Soit plus que les trois autres «points chauds» du pays, Madrid, et les deux territoires nationaux fichés dans le Maghreb, Ceuta et Melilla. Pour Luis de la Corte, un expert de l’Université UAM, «il est de plus en plus difficile de contrôler ces jeunes islamistes, car leur radicalisme est surtout alimenté sur les réseaux sociaux».

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