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Le baron de la drogue El Chapo ne retrouvera plus la liberté

Jugé coupable des dix chefs d'accusation retenus contre lui, Joaquin Guzman Loera pourrait finir sa vie dans une prison fédérale américaine. Son procès fleuve a révélé les pratiques violentes du cartel mexicain de Sinaloa, dont le principal chef n’a encore jamais été arrêté

Coupable. Joaquin Guzman Loera, alias El Chapo, a été reconnu, mardi, responsable de l’acheminement de plus de 154 tonnes de cocaïne vers les Etats-Unis entre 1989 et 2014 pour des montants estimés à 14 milliards de dollars, et des neuf autres chefs d’accusation retenus contre lui, dont la possession d’armes et le blanchiment d’argent. Il risque désormais la perpétuité. Réponse le 25 juin prochain. Evadé deux fois de prison au Mexique en 2001 et en 2015, le «roi des tunnels» incarcéré sur sol américain ne devrait cette fois plus retrouver le goût de la liberté.

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Des pains de cocaïne au tribunal

Avec ce verdict rendu au Tribunal fédéral de Brooklyn, à New York, se clôt un procès rocambolesque, qui a révélé les pratiques les plus sordides des cartels mexicains et de celui de Sinaloa en particulier. Le procès El Chapo, ce sont onze semaines de dépositions, 56 témoins appelés à la barre, plus de 320 000 pages de documents à charge brandis par l’accusation – ainsi que des centaines de photos, des enregistrements audio, une arme automatique et même des pains de cocaïne –, et douze jurés restés anonymes et protégés par peur d’actes d’intimidation. Un jury d'ailleurs qui, fait inhabituel, a délibéré pendant plus d'une semaine en demandant régulièrement les retranscriptions de plusieurs témoignages.

Pendant ce procès, il a été question de centaines de meurtres commandités par les chefs du cartel, d’actes de torture et de vengeance. Des narcotrafiquants incarcérés sont venus détailler comment des tonnes de cocaïne ont pénétré aux Etats-Unis au nez et à la barbe des douaniers et des forces de l’ordre. La drogue était parfois cachée dans de simples boîtes de conserve de jalapeños ou dans des bananes en plastique. Ils ont aussi raconté les pots-de-vin versés, forçant même l’ex-président mexicain Enrique Peña Nieto à publiquement assurer qu’il n’avait pas reçu 100 millions de dollars de la part du cartel de Sinaloa. Il a également été question de luxe et de luxure, d’armes incrustées de diamants, d’El Chapo qui s’est échappé nu dans un tunnel et de SMS explicites.

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Un grand absent

Il y a dix jours, lors de sa plaidoirie de quatre heures, Jeffrey Lichtman, le principal avocat d’El Chapo, célèbre pour avoir obtenu en 2005 l’acquittement de John Gotti Jr., le fils d’un grand baron de la mafia new-yorkais, avait qualifié tout le procès de «farce». Il a argumenté que le «vrai patron» du cartel de Sinaloa était toujours libre et que les témoignages contre son client émanaient d'«ordures», d’anciens collaborateurs «qui ont admis avoir menti tous les jours de leur vie, ont volé, se sont adonnés à des trafics de drogue et ont tué», et qui ne pouvaient donc pas être considérés comme fiables.

Ces arguments n’ont pas fait mouche. Il y avait par contre bien un grand absent au procès: Ismael «El Mayo» Zambada Garcia. L’homme, qui codirigeait le cartel avec Joaquin Guzman Loera, n’a jamais été arrêté. «Parce qu’il a payé des centaines de millions de dollars pour rester en liberté», a insisté l’avocat. L’axe principal de la défense était de minimiser l’importance d’El Chapo dans la hiérarchie du cartel. Et de le faire passer pour un «bouc émissaire» d’un «gouvernement mexicain corrompu».

Un regard intense et étrange

Ce procès a donné lieu à de nombreux rebondissements. Emma Coronel, la jeune femme d’El Chapo, s’est rendue presque tous les jours au tribunal, ayant même parfois emmené leurs jumelles de 7 ans. Interdite de rendre visite à son mari en prison, elle a provoqué des tensions en début de procès, ayant réussi à entrer dans la salle du tribunal avec un téléphone portable, qui lui a été rapidement confisqué. Les époux ont dû se contenter de s’échanger des regards.

Pour qui a croisé celui d’El Chapo, il est étrange: le baron de la drogue regarde fixement les gens, les yeux écarquillés comme s’ils étaient dénués de paupières, le visage impassible. Emma Coronel a elle aussi montré très peu d’émotions pendant le procès, même lorsqu’il s’agissait d’écouter le témoignage d’une maîtresse de son mari. Assise à la deuxième rangée des bancs réservés au public, à la presse et à la défense, elle baissait souvent la tête, tortillant ses longs cheveux noirs entre ses doigts.

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De la réalité à la fiction

Autre rebondissement, en fin de procès: des documents sous scellés, qui n’étaient pas connus des jurés, ont été rendus publics, sur demande du New York Times et de Vice News. Ils livrent des détails scabreux sur les pratiques sexuelles d’El Chapo. Selon le narcotrafiquant colombien Alex Cifuentes, El Chapo aurait violé et drogué plusieurs jeunes filles, dont certaines avaient 13 ans à peine. Selon la déposition du témoin, il aurait payé 5000 dollars par fille, en les choisissant sur photos. L’avocat d’El Chapo a aussitôt balayé ces accusations. Les jurés ne peuvent de toute manière pas tenir compte d'informations qui n'ont pas été données livrées au tribunal. 

Le procès a attiré des grappes de journalistes, en majorité latino-américains, prêts à se rendre chaque jour à l’aube au tribunal, et à attendre de longues heures pour obtenir une place. Certains ont même campé à l'extérieur. Il y avait aussi de simples curieux, fascinés par la saga du baron de la drogue racontée notamment dans deux séries à succès de Netflix, El Chapo et Narcos: Mexico. L’acteur Alejandro Edda, qui interprète El Chapo dans Narcos, s’est rendu un jour au tribunal de Brooklyn. Joaquin Guzman Loera, qui a apparemment apprécié la série, en a été informé, et lui a fait un grand sourire, auquel l’acteur n’a pas répondu. Alejandro Edda a avoué par la suite «avoir été un peu intimidé».

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