Sur le Nil Bleu, le barrage géant de la discorde

Ethiopie Ce devrait être le plus grand ouvrage hydro-électrique d’Afrique

Un rapport cristallise les relations entre Addis-Abeba et Le Caire

Début avril, le district de Guba, coincé dans le nord-ouest de l’Ethiopie, à quelques encablures de la frontière soudanaise, a bruissé de tout ce que le pays compte d’officiels. Ministres et ingénieurs de l’entreprise nationale d’électricité, tous s’étaient donné rendez-vous dans ce coin de campagne, sur les rives d’un affluent du Nil Bleu, pour célébrer en grande pompe le troisième anniversaire des débuts de la construction d’un ouvrage monumental: le Grand barrage de la renaissance éthiopienne (GERD selon l’acronyme anglais). Avec une puissance de 6000 mégawatts, le GERD deviendra le plus grand barrage d’Afrique. Au programme: discours, musique et retransmission en direct sur la chaîne de télévision éthiopienne, mais pas un représentant égyptien en vue.

Et pour cause, depuis la signature de traités avec l’ancien colon britannique et l’inauguration du barrage d’Assouan en 1971, l’Egypte a été habituée à jouir des eaux du Nil sans demander leur avis aux autres pays riverains. Depuis l’annonce de la pose de la première pierre du GERD, Addis-Abeba et Le Caire jonglent entre invectives politiques et négociations polies. C’est tout juste si la mise en place, en 2012, d’un comité d’experts internationaux composé de représentants des trois pays riverains (Ethiopie, Soudan, Egypte) et d’experts indépendants a-t-elle calmé les esprits. Rendu en mai 2013, le rapport du comité en question a été gardé au chaud par les trois pays, qui refusaient de le publier. C’est désormais chose faite, mais sans les multiples annexes du document final publié fin mars par l’ONG International Rivers, farouchement opposée au GERD.

Que dit le rapport? Certains documents mis à la disposition des experts par les autorités éthiopiennes nécessitent d’être mis à jour et détaillés, en particulier concernant les caractéristiques géologiques, hydrologiques et sismiques du site. Des incertitudes persistent sur certains aspects techniques du barrage. De plus amples études concernant l’impact sur le débit du fleuve et l’environnement en aval doivent être menées. Rien de bien compromettant pour le barrage éthiopien, mais assez pour qu’International Rivers «recommande que la construction du projet soit mise à l’arrêt, le temps que toutes les études recommandées par le panel [d’experts] soit menées et qu’un processus soit mis en place pour assurer la responsabilité publique du projet».

Sans surprise, l’Ethiopie a ignoré l’ONG, raillée pour son approche «fanatique-messianique» par le Ministère des affaires étrangères. «Tous nos documents ont été acceptés, tous les problèmes sont discutés. Mais nous ne pouvons pas fournir plus d’études sur l’impact du barrage en aval sans que les autres pays nous y autorisent», se défend Redwan Hussein, ministre éthiopien de l’Information et porte-parole du gouvernement. Et de répéter la position d’Addis-Abeba depuis le début des négociations: «86% des eaux du Nil proviennent du territoire éthiopien. Il est légitime que nous puissions utiliser notre part du fleuve. On ne peut pas nous demander de rester dans notre coin sans nous développer.»

Aucune objection à cela, répondent en coulisses les Egyptiens, mais laissez un groupe d’experts étrangers s’assurer que les recommandations du rapport sont appliquées. Refus d’Addis-Abeba, qui ne voit pas d’intérêt à faire appel à de nouveaux experts étrangers. «Les Ethiopiens s’obstinent à considérer le problème comme purement technique, alors qu’il est aussi politique, regrette une source égyptienne. Nos études montrent pourtant que l’impact sur notre pays peut être énorme.» Souci légitime: le Nil demeure la principale source d’eau pour l’Egypte en saison sèche. Le Caire a finalement proposé, la semaine dernière, de participer au financement du GERD, à la condition de participer à sa gestion ensuite. «S’ils pensaient que le barrage allait causer des problèmes, pourquoi voudraient-ils le financer et le gérer?» ironise Redwan Hussein.

Le ping-pong diplomatique se poursuit entre les deux gouvernements, le Soudan se faisant discret depuis un moment. Début avril, les chefs de la diplomatie éthiopiens et égyptiens n’ont pu faire autrement que de se croiser, à Bruxelles, lors du sommet UE-Afrique. Les discussions ont été «franches», s’est-on contenté de dire du côté éthiopien. Pour le reste, rien n’a filtré.

Et cela risque de continuer ainsi pour un moment, l’ouvrage étant régulièrement au cœur d’enjeux politiques nationaux: au Caire, où les eaux du Nil sont perçues comme un bien égyptien depuis le legs britannique; à Addis-Abeba, où le GERD est depuis trois ans érigé en symbole de victoire sur le sous-développement du pays.

En attendant, à 500 km de la capitale éthiopienne, les travaux se poursuivent. D’après les autorités éthiopiennes, les premiers 700 mégawatts du GERD devraient être produits en 2015, année électorale. La pleine puissance devrait être atteinte en 2017.

D’ici là, il est peu probable qu’Addis-Abeba revoie son projet de fond en comble. Sans le GERD, dont le coût de 4,5 milliards de dollars est financé sans aide extérieure, c’est tout le plan de développement du pays qui tombe à l’eau. Privé des 6000 MW de puissance, finis les rêves d’une industrie florissante, aux oubliettes l’urbanisation et l’émergence d’une classe moyenne consommatrice, à l’arrêt les 5000 km de voies ferrées électrifiées pour relier la capitale aux pays voisins.

«Quoi que l’on fasse pour notre peuple [90 millions d’habitants], cela ne doit pas nous mettre l’Egypte à dos», conclut, diplomate, Redwan Hussein. «Les trois pays devraient bénéficier du Nil. Notre porte reste ouverte à la discussion.» Du côté égyptien, on assure que, passé l’élection présidentielle, «les choses devraient prendre forme». Au moins, le flot de bonnes intentions n’est pas tari.

«Les Ethiopiens s’obstinent à considérer le problème comme purement technique»