La scène se passe devant une entrée latérale du Capitole, un peu à l’écart de la manifestation qu’avait appelée de ses vœux Donald Trump – «Grosse protestation le 6 janvier. Soyez là, ce sera sauvage», avait-il annoncé. Une petite douzaine de membres de la sécurité gardent le passage derrière des grilles. Les premiers manifestants, survoltés, s’approchent. «Let’s go, let’s go.» Aux côtés d’une foule de plus en plus nombreuse, un jeune homme à la carrure athlétique enlève sa veste et retourne la casquette rouge qu’il porte sur la tête, comme pour bien montrer qu’il est désormais placé en mode combat. Gardiens et barrières ne tiendront que quelques secondes. La démocratie américaine subit un assaut pratiquement sans précédent. A ce moment-là, elle donne tous les signes d’être en train de céder.

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Cette vidéo – filmée par un sympathisant qui se dit «national reporter» – s’ajoute aux témoignages, images et autres selfies qui dévoilent presque minute par minute les détails de ces quelques heures qui ont malmené les Etats-Unis jusque dans ses fondements. A l’intérieur des bâtiment, en tout cas, la panique est totale.

Interdits de «bunker»

C’est bien un Congrès en état de siège que décrivent ces témoignages. Alors que les sénateurs sont en plein processus de certification de la victoire de Joe Biden, le vice-président Mike Pence est le premier informé de la gravité de la situation, aux alentours de 14 heures 15 locales. Bientôt, sénateurs et représentants, mais aussi conseillers et journalistes, soit entre 300 et 400 personnes, sont fermement priés d’évacuer les lieux. Le plan suit le protocole qui a été mis en place à la suite des attentats du 11 Septembre 2001, en cas d’urgence extrême. Certains des escaliers sont déjà impraticables, alors que commencent à déferler les assaillants. Mais, dirigés vers les ascenseurs, les évacués ne rejoindront pas pour autant le «bunker» ultra-moderne construit lui aussi après le 11 Septembre, au coût de 700 millions de dollars: il est, lui aussi, déjà occupé par la foule en colère.

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Les similarités avec une attaque terroriste sont dans tous les esprits. Le Washington Post raconte comment, regroupés dans des petites pièces, certains tentaient de se barricader, poussant fauteuils et tables contre les portes pour empêcher l’irruption des envahisseurs. D’autres se pelotonnaient dans un coin, coupant leur téléphone et gardant un silence de mort pour ne pas être repérés. Ailleurs, un congressman raconte comment les émeutiers frappaient frénétiquement sur sa porte pendant ce qui lui semblait être une éternité. De son côté, la police entreprenait aussi d’inspecter chaque pièce afin que personne ne soit abandonné sur le champ de bataille.

Les élus passeront finalement quatre bonnes heures dans un lieu non spécifié, pour des raisons de sécurité. Gardant la tête sur les épaules, des assistants de sénateurs ont pensé à prendre avec eux les documents des collèges électoraux des Etats qui certifient les victoires de Joe Biden, ces documents que certains assaillants rêvent précisément de détruire.

Appel à l'aide

Des discussions politiques s’engagent entre des élus à propos de la démocratie et des menaces qui planent sur elle. Autour de la speaker de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, les leaders démocrates de la Chambre (Steny Hoyer) et du Sénat (Chuck Schumer) en viennent même à appeler le gouverneur du Maryland, Larry Hogan, pour lui demander d’envoyer au plus vite des renforts. «Ils me suppliaient, en tant que gouverneur du Maryland, de leur fournir l'aide de la garde nationale et de la police d'État du Maryland», a confirmé par la suite Larry Hogan lors d'une conférence de presse.

Une autre polémique, plus inattendue, surgit entre les rivaux politiques. Décrivant elle aussi la mise à l’abri des élus, sur la chaîne CBS News, la représentante démocrate de Pennsylvanie Susan Wild soulignait le fait que, parmi les centaines de personnes réunies, une bonne moitié (lisez : les républicains) a refusé de porter un masque, malgré le fait qu’ils étaient distribués, au même titre que des bouteilles d’eau et des repas chauds. «Ils ont refusé de les revêtir. C’est ce que j’appellerai un événement «superinfecteur» (superspreader)», résumait-elle.

De fait, au-delà de l’anecdote, plusieurs responsables sanitaires américains se sont alarmés des conséquences de cet épisode pour la propagation du covid. Dans la foule de manifestants qui a fini par prendre d’assaut le Capitole, les porteurs de masques étaient encore moins nombreux que dans la cave où se terraient leurs proies. Or, se sachant désormais traqués par le FBI, il est peu vraisemblable qu’ils aillent signaler aux autorités l’apparition éventuelle de symptômes...

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