Ses partisans le décrivent comme un «authentique Européen», passionné par le «dialogue des cultures» cher à Denis de Rougemont, qu’il découvrit lors de son passage l’université de Genève, au début des années 1980. Ses détracteurs, Daniel Cohn-Bendit en tête, le traitent eux de «caméléon» et «d’opportuniste», déplorant son goût du «compromis à tout prix».

Quasi assuré d’être reconduit ce mercredi par une majorité d’eurodéputés pour un second mandat de cinq ans à la tête de la Commission européenne, José Manuel Barroso, 53 ans, n’a pas réussi, au fil des auditions et des engagements à dissiper le malaise qui entoure son bilan. Même dans sa majorité: «Il vient une nouvelle fois de nous démontrer son habileté, juge l’universitaire française Sylvie Goulard, familière de la Commission, élue le 7 juin à Strasbourg sous la bannière du Modem et membre du groupe libéral, au final favorable à sa réélection. Son problème, ce n’est pas ses convictions. C’est son positionnement dans le job.»

«Zones d’ombre»

José Manuel Barroso ou la persistante ambiguïté. Lorsque le 18 juin, le quotidien belge Le Soir lui consacre un portrait, le titre éclate tel un désaveu: «Le notaire opportuniste.» Ses journalistes ont souvent dénoncé l’une des «zones d’ombre» les plus problématiques de l’ancien premier ministre portugais: le transit, par l’espace aérien et maritime de son pays, de plusieurs avions et navires secrets de la CIA. Une ombre que l’intéressé a appris à encaisser, tout comme la photo du fameux sommet des Açores de mars 2003, où il accueillit l’Américain George Bush, le Britannique Tony Blair et l’Espagnol José Maria Aznar…

«Barroso est à la fois européen et atlantiste, se défend un de ses proches. Il ne conçoit pas l’UE déconnectée des Etats-Unis, ou pis, en opposition frontale avec Washington.» Mais là aussi, son pragmatisme le sauve: «Il a soutenu la guerre d’Irak, mais pas la politique impériale de Bush. Le Portugal, lorsqu’il était premier ministre, a envoyé une centaine de gendarmes pour participer à la coalition. Il n’est ni l’homme de la rupture, ni celui des folles aventures.»

Or, face aux différents groupes politiques du Parlement européen le 10 septembre, puis mardi en session plénière à Strasbourg, José Manuel Barroso a surtout excellé à débattre et promettre. Les grandes lignes de son programme en main, l’homme a brandi ses convictions sociales, son accord en vue d’une meilleure supervision financière, et sa décision – sur proposition des libéraux, des écologistes et de la gauche – de créer trois nouveaux postes de commissaire: l’un pour le suivi des négociations climatiques, l’autre pour les libertés fondamentales et le respect des minorités, et un troisième en charge des migrations. Sauf que les questions demeurent: «Les soutiendra-t-il face aux égoïsmes nationaux des Etats membres, interroge Daniel Cohn-Bendit. Pour nous convaincre, Barroso doit se mettre en danger pour l’Europe.»

«Sa réélection va le libérer»

Cette critique, le professeur genevois Dusan Sidjanski l’attrape au vol. Quatre années durant, ce dernier a partagé à Genève son bureau avec celui qui n’était alors qu’un brillant boursier portugais, ex-militant maoïste et désireux de faire sa thèse à l’université de Georgetown, aux Etats-Unis, où la politique nationale le rattrapa. Le futur chef du gouvernement portugais venait de se marier. Sa femme accoucha d’un de leurs fils en Suisse. «José Manuel ne manque ni de courage, ni d’ambition, explique Dusan Sidjanski. Mais il ne pouvait pas, durant son premier mandat, se cogner contre les Etats membres. Il a fallu digérer l’élargissement de 2004, puis les non français et néerlandais. Il avait les mains liées. Sa réélection, j’en suis convaincu, va le libérer.»

D’autres, à Bruxelles, estiment que l’ancien premier ministre portugais n’a pas su s’entourer, bétonner, démontrer qu’il est bien un «réformateur du centre» et non un «libéral-conservateur». «Il lui faut un bon porte-parole, pour montrer que derrière sa bonne image, il y a de la substance, de la volonté», relève un familier des arcanes bruxelloises. Il doit faire de la salle de presse de la Commission un tremplin, non un placard.» Avec en plus un objectif: mettre en valeur sa personnalité de politicien européen cultivé, féru de musique, lecteur avide, ouvert sur toutes les cultures et les nouvelles générations. «Il doit faire moins politicien, plus homme d’Etat», reconnaît un proche.

Mais comment? Jacques Delors, qui a laissé derrière lui le souvenir du président «idéal» de la Commission européenne lorsque José Manuel Barroso planchait à Genève, pouvait s’appuyer sur le tandem Mitterrand-Kohl, et sur Margaret Thatcher pour le marché unique. Aujourd’hui, ces piliers manquent: «Il incarne le moins-disant communautaire ambiant», regrette Daniel Cohn-Bendit.

Présider une Commission européenne de 27 membres est aussi un exercice impossible: «La Commission, c’est un peu notre Conseil fédéral taille XXL, juge Dusan Sidjanski. Le système limite les grandes ambitions.» Sauf si José Manuel Barroso, conforté par sa réélection, parvient à le dompter.